POLYNÉSIE ET POLYNÉSIENS
Les Polynésiens sont de tous les peuples de la Terre celui qui occupe l'aire géographique la plus étendue : des Hawaii à la Nouvelle-Zélande, il y a 69 degrés de latitude, 7 500 kilomètres, et des Palau à l'île de Pâques, 116 degrés de longitude, 12 000 kilomètres. La surface océanique sur laquelle sont semées les îles polynésiennes dépasse 30 millions de kilomètres carrés, trois fois l'étendue de l'Europe, mais les îles n'en représentent que 40 000, la superficie de la Suisse. Les Polynésiens ne sont pas, par leur origine, un peuple maritime ; leurs parents de Malaisie vivent plutôt dans l'intérieur des terres, et les Hovas, leurs cousins, habitent les plateaux. C'est leur habitat qui a fait d'eux des navigateurs. Ils ont beaucoup voyagé et plus d'une fois fait des conquêtes d'un archipel à l'autre. II y a eu dans le Pacifique des « thalassocraties » qui rappellent sur un plus grand théâtre celles de l'ancien Orient phénicien et hellénique ; tels les royaumes de Finau et des George aux Tonga, des Kamehameha aux Hawaii, des Pomaré dans l'archipel tahitien. La Polynésie est une Grèce plus morcelée et plus maritime encore que l'antique Hellade, une Grèce océanique où on navigue des jours et des jours sans voir la terre. Il ne lui a manqué que le voisinage de nations riches et civilisées. Elle a peu évolué. Même l'art de la navigation a été arrêté dans son essor par le manque de fer. Les grandes pirogues, simples ou doubles, des migrations et des guerres appartiennent au passé ; le canot à balancier ne sert qu'à la pêche, et les bateaux à l'européenne se répandent de plus en plus. Mais l'indigène a gardé le goût de la mer ; il s'embarque volontiers, inconstant plutôt que curieux, sur les navires qui font le service d'île à île. C'est la mer qui a modelé ses traits essentiels, qui lui a permis de réagir contre l'isolement et de combattre l'influence de l'insularité, et qui lui a donné un type physique, une civilisation et une langue dont l'uniformité, d'ailleurs relative, étonne sur un territoire aussi vaste que la Polynésie.
Les Polynésiens ont une haute taille, le teint clair, jaune ou brun, les cheveux noirs, un peu rudes, droits ou ondulés, le nez court et rectiligne, 1rs pommettes saillantes, les yeux sombies et veloutés, le regard câlin. Ils ont exercé sur beaucoup de voyageurs une grande séduction. Leur caractère, insouciant et léger, est porté à la gaieté. Ils aiment les chants et les danses, comme les upa-upa e1 les paoua de Tahiti.
Autrefois ils allaient nus, mais le tatouage, fait par piqûres, très compliqué
l'océanie.
et très artistique, était un véritable vêtement. Peut-être avait-il une origine religieuse : autrefois aux Marshall, par exemple, c'était un chef qui opérait, toujours de nuit et après diverses incantations. Le tatouage a à peu près disparu ; cependant on pratique parfois encore le moko néo-zélandais, signe distinctif, dessiné sur le front, des personnes et de leur rang dans la société, à la fois état civil et curriculum vilae. Les indigènes portaient aussi, et ils portent encore dans certains archipels, un pagne, le tapa (gatu), fait d'écorce, surtout de celle du mûrier à papier (Broussonetia papyrifera) , macérée dans l'eau, puis battue. Ailleurs, à Tahiti notamment, ils achètent une pièce d'étoffe bariolée, le pareil, qu'ils se mettent autour des reins. Les vêtements à l'européenne se répandent de plus en plus ; on n'en voit plus d'autres aux Hawaii (pl. XLIII, C).
A l'arrivée des Européens, les Polynésiens étaient encore à l'âge de pierre, leurs îles ne renfermant pas de minerais de fer ; faute d'argile plastique, ils ne connaissaient pas la poterie. Les Néo-Zélandais ne se servaient ni de frondes ni d'arcs, utilisés partout ailleurs pour la chasse ; les armes de guerre étaient la lance et le casse-tête, remarquablement ouvragé aux Samoa et, aux Gilbert, hérissé de dents de squales.
Les maisons, constructions rectangulaires en roseaux, couvertes de feuilles et souvent un peu élevées au-dessus du sol, ne servent guère que la nuit ; l'indigène vit au dehors. Les cases européennes en bois les remplacent peu à peu. Il y a parfois des villages fortifiés par une enceinte de pieux : tel le pah maori.
Les indigènes qui, dans les îles hautes, pratiquent l'irrigation, cultivent le taro et l'igname. Ils se nourrissent aussi de l'amande de coco, du fruit de l'arbre à pain (Artocarpus incisa, maiore à Tahiti), de poissons et de coquillages et. à l'occasion, de porc et de volailles, leurs seuls animaux domestiques. Ils boivent volontiers le kawa, liqueur fermentée extraite des feuilles du poivrier (Piper methysticum).
L'ancienne religion polynésienne, qui a à peu près disparu devant le christianisme, était une mythologie, sauf peut-être pour quelques initiés. Les marae servaient au culte public. Même converti, l'indigène est resté très superstitieux, et il redoute toujours les vagues génies des eaux et des bois et les revenants. Le cannibalisme a pu avoir à l'origine un caractère religieux. Nous ne savons d'ailleurs pas s'il a été général. Des traditions le mentionnent en divers lieux, mais au xixe siècle il ne subsistait qu'aux Marquises et en Nouvelle-Zélande où on mangeait les vaincus.
Le tabou polynésien (mongoul aux Palau, maternât à Yap, erno aux îles Ratak, etc.;, a été parfois religieux : un lieu, un mets, un chef devaient être respectes de par la volonté des dieux ; il rappelle en ce cas les interdictions des religions occidentales. Mais il a existé aussi un tabou civil, dont la valeur dépendait de la puissance du chef qui l'avait établi. Certains tabous temporaires, celui des arbres à pain, celui du taro jusqu'à la récolte, celui de certains poissons pendant une saison, avaient un but d'utilité publique.