TRÊVE DE L'EXPLORATION
En somme, ce quart de siècle avait révélé presque toutes les terres antarctiques aujourd'hui connues. Cependant, une œuvre immense restait à accomplir. Jamais aucune expédition n'avait hiverné au delà du 60e parallèle : le vrai climat de l'Antarctide n'était pas soupçonné. La glaciologie, l'océanographie, la météorologie nautique naissaient à peine ; l'attention des explorateurs n'avait donc guère pu s'appliquer à cet ordre de phénomènes. Aucune expédition n'avait atterri sur le continent antarctique : presque tout reslait à faire au point de vue géologique. C'est pourtant alors, après le retour de Ross, en 1843, que l'explo-
RÉGIONS POLAIRES AUSTRALES
ration du monde antarctique tombe en sommeil, et cette trêve devait durer un demi-siècle, c'est-à-dire plus longtemps qu'après le voyage de Cook. C'est qu'en effet, à partir de 1845, l'attention générale se porte uniquement vers les régions arctiques, à propos de l'odyssée de l'expédition Franklin.
Il n'y eut guère, dans les mers australes, jusqu'en 1892, que des voyages aux îles subantarctiques : à Kerguelen et à Saint-Paul, en 1874, pour l'observation du passage de Vénus ; à la Géorgie du Sud, en 1882-1883, en liaison avec le programme des observations météorologiques internationales proposé par Weyprecht. Cependant, en 1874, le baleinier allemand Dallmann reconnut la terre de Graham, avec le premier bateau à vapeur qui ait affronté l'Antarctide, et y découvrit, sous le nom de détroit de Bismarck, l'entrée du canal de Gerlache. Mais, incontestablement, la principale exploration antarctique de la période fut le raid très bref du Challenger, en février 1874 ; il dépassa le cercle polaire aux abords de la terre Termination de Wilkes, qu'il ne réussit pas à revoir ; il mesura, photographia et dessina de nombreux icebergs ; il fit une demi-douzaine de sondages qui démontrèrent la richesse zoologique insoupçonnée de la mer antarctique, et surtout il recueillit, sur le fond, des roches qui donnèrent un aspect nouveau à la question controversée du continent.
Avec le temps, les progrès de la physique du Globe, la connaissance de plus en plus précise du monde arctique et des paroxysmes glaciaires quaternaires, l'énigme des relations anciennes entre les terres australes rendirent plus sensible la lacune que représentaient les quelque 35 millions de kilomètres carrés circonscrits par la banquise. Le monde scientifique commença sérieusement à s'émouvoir après 1880. A la suite de G. Neumayer, directeur de la Seewarte, de Hambourg, qui ne se lassa pas de réclamer, pendant vingt ans, la reprise de l'exploration antarctique, Ratzel et Richthofen en Allemagne, J. Murray en Angleterre firent campagne pour l'investigation du pôle Sud inconnu. En France, Ëlisée Reclus dénonçait avec honte, en 1889, au nom des géographes, « l'énorme lacune laissée par les routes des navigateurs sur la rondeur antarctique ».
L'initiative des réalisations pratiques ne vint cependant pas des hommes de science, mais, comme en 1819, des baleiniers. Entre 1892 et 1895, des armateurs de Dundee, de Hambourg et de Toensberg, préoccupés de l'extinction de la baleine franche dans les mers boréales, envoyèrent, sur la foi d'un renseignement douteux de Ross, une demi-douzaine de navires en reconnaissance pour déterminer les gîtes de la prétendue baleine franche australe. Économiquement, ces tentatives n'aboutirent qu'à un échec, mais, en 1893, le capitaine C. A. Larsen, favorisé par une saison clémente, avait découvert des terres nouvelles au Sud des rivages vus par Ross en 1843 (terre du Jason, terre Foyn) et rapporté de l'île Seymour les premiers fossiles découverts dans l'Antarctide, et en 1895, C. Borchgrevink, sur YAntardic, avait réussi à aborder le continent au cap Adare (terre Victoria).