V. — LA CONQUÊTE DU POLE SUD ET LES PROBLÈMES DU CONTINENT
Après une trêve de trois années, l'effort reprit en 1908. Il a eu depuis lors trois objectifs principaux : d'abord la conquête du pôle, puis la mise à l'épreuve de la réalité des terres de Wilkes, enfin l'éclaircissement des rapports entre les deux parties de l'Antarctide.
La conquête du pôle Sud a été incomparablement plus facile et plus rapide que celle du pôle Nord. Amorcée par le raid de Scott de 1902-1903, elle n'a exige en tout que neuf années et trois tentatives. Assurément, elle a d'abord profité des perfectionnements techniques obtenus par une pénible expérience dans le Nord. Mais la moindre résistance de la nature antarctique, en dépit d'un climat beaucoup plus dur, s'explique sans doute aussi par l'inappréciable avantage que représentait le voyage sur la terre ferme au regard de la marche sur la banquise boréale, coupée de crevasses parfois infranchissables et en constante dérive vers le Sud.
Un seul point de départ était possible : le fond de la mer de Ross et la Barrière, à raison de leur proximité du pôle (fig. 69, p. 337). En 1908-1909, E. Shaekleton, ancien compagnon de Scott, après un hivernage au cap Royds, non loin des anciens quartiers d'hiver de la Discovery, réussit à escalader la muraille montagneuse de la terre Victoria en remontant le glacier Beardmore et à s'avancer sur le plateau de névés du pôle jusqu'à 88° 23 latitude ; seul le manque de vivres l'obligea à renoncer au but, dès lors à portée de sa main. Virtuellement, le pôle était conquis. Durant l'été 1911-1912, l'assaut est simultanément donné par le commandant Scott, hivernant de nouveau à l'Ouest de l'île Ross, et par le Norvégien R. Amundsen, partant de Framheim, à l'extrémité Est de la Barrière. Grâce à l'habile emploi de cinquante-deux chiens esquimaux et de relais île vivres préalablement échelonnés jusqu'à 368 kilomètres de la station de base.
l'exploration antarctique.
Amundsen arriva le premier au but, le 14 décembre 1911. Avant de parvenir au pôle, situé par 2 800 mètres environ, il avait dû franchir à grand' peine la continuation des chaînes de la terre Victoria, la chaîne de la Reine Maud, et plusieurs grands glaciers (glaciers Axel Heiberg et du Diable). Quant à Scott, obligé de se mettre en route assez tard, parce qu'il employait pour ses traîneaux, à l'exemple de Shackleton, des poneys de Mantchourie, plus sensibles au froid que les chiens, il ne parvint au pôle, après avoir suivi à peu près l'itinéraire de Shackleton, que le 17 janvier 1912. Mais il périt au retour avec ses quatre compagnons, surtout par l'effet des très basses températures et des ouragans de neige qui régnèrent sur la Barrière en février et en mars. L'histoire de la découverte antarctique n'a jamais enregistré de plus déplorable catastrophe.
La conquête du pôle n'avait pas ajouté grand'chose à ce qu'on savait du continent antarctique depuis le voyage de Shackleton. Il n'en fut pas de même de l'expédition australienne de Douglas Mawson et de F. Wild aux terres de Wilkes (1912-1914). Des doutes tenaces subsistaient en Angleterre sur leur réalité. Au cours d'une expédition de deux années, signalée par de longues excursions, Mawson et Wild, établis dans deux stations d'hivernage respectivement distantes de 2 000 kilomètres, ont, sinon retrouvé les côtes de Wilkes sur leurs emplacements supposés, du moins prouvé la certitude du continent sur 1 600 kilomètres d'étendue et relié leurs levés à ceux de Drygalski. L'expédition, complétée par la croisière océanographique de VAurora, a renouvelé notre conception du climat et de la glaciologie de la région. Aucune n'a fait davantage pour établir définitivement la réalité du continent antarctique.
Le troisième problème, celui de savoir si le continent forme un tout homogène et cohérent ou comporte deux parties distinctes et séparées, a suscité deux sérieuses tentatives, dont aucune n'a pu aborder l'objet propre du voyage. En 1912, l'Allemand Filchner reconnut une terre qui continue celle de Coats, la terre Luitpold, et atteignit sans doute le fond de la mer de Weddell. Mais sa station d'hivernage, installée au bord d'un front de glace, fut détruite par un « vêlage », et son navire, le Deutschland, emprisonné dans la banquise, ne se tira d'affaire qu'après une dérive de huit mois.
Shackleton, en 1914, se proposait de traverser le continent entier, de la mer de Weddell à celle de Ross, sur un trajet d'au moins 2 750 kilomètres. Mais, par suite d'une saison très rigoureuse, il lui fut impossible d'atterrir. Son navire, Y Endurance, saisi par les glaces, fut écrasé après avoir dérivé durant quinze mois, et l'odyssée des divers groupes composant l'expédition ajouta seulement une page d'épreuves et d'héroïsme à l'histoire de la recherche polaire. Les seuls résultats obtenus étaient un complément à la côte de Coats (Caird Coast) et l'étude océanographique de la mer de Weddell, poursuivie durant les loisirs forcés de la dérive.
L'expédition du Pourquoi-Pas? de J.-B. Charcot, entre 1908 et 1910, qui hiverna à l'île Petermann (65° latitude Sud) et étendit le relevé des côtes de Graham au delà du 70° parallèle, aurait peut-être pu éclaircir le problème du continent dans la zone inconnue du Pacifique Sud, car elle poussa jusqu'au 126e degré de longitude Ouest Greenwich. Mais, durant tout ce raid, la visibilité resta très mauvaise, des brouillards empêchèrent d'apercevoir aucune terre au Sud de l'itinéraire, qu'on dut se contenter de jalonner d'intéressants sondages (pl. LXIV, C).
Ces vingt années d'efforts ont par contre-coup profité à la connaissance pliis précise des îles subantarctiques. Les Falkland, Kerguelen, l'île Possession et l'île Heard, Macquarie et Auckland, l'île Bouvet, l'île Gough ou Diego Alvarez ont été revues ; les diverses expéditions ont abordé et séjourné dans la plupart d'entre elles ; certaines même ont servi de base à des stations permanentes. Quelques-unes, Thomson et Lindsay, présumées voisines de Bouvet, l'île Ëmeraude, au Sud de l'Australie, l'île Dougherty au Sud du Pacifique n'ont pas été retrouvées sur leurs emplacements présumés.
Depuis le troisième voyage de Shackleton, qui a été interrompu dès son début par la mort subite de son chef dans la Géorgie du Sud (1922), l'exploration antarctique a subi une accalmie de quelques années. Mais l'emploi de l'avion, à partir de 1928, a brusquement fait rebondir la recherche et ouvert une ère nouvelle. En une dizaine de raids de quelques heures seulement, les Américains Hubert Wilkins et Richard E. Byrd ont obtenu des résultats sensationnels, dont chacun eût exigé naguère des mois de pénibles efforts. En un vol d'une douzaine d'heures, le 20 décembre 1928, Wilkins reconnut que l'Antarctide américaine n'est pas une péninsule, comme on le croyait, mais un archipel allongé dont l'axe comprend au moins deux îles principales, peut-être davantage. Le 31 décembre 1929, il confirmait ses découvertes de l'année précédente, et par delà le détroit Stefansson, limite Sud de l'archipel, il déterminait sur 500 kilomètres vers l'Ouest le rebord effectif du continent dans ces parages (dénommé par lui terre Hearst, aux abords du 71e parallèle) (fig. 72, p. 347).
Quant à Byrd, déjà connu par un raid aérien au pôle Nord en 1926, il avait installé en décembre 1928 une station d'hivernage puissamment outillée (camp de la Petite Amérique) au bord de la Barrière de Ross, dans la baie des Baleines, près du Framheim d'Amundsen. De cette base, il effectua en janvier-février 1929 des vols préliminaires, qui précisèrent notre connaissance de la terre Edouard VII et révélèrent un nouvel arc montagneux : la chaîne Rockefeller. L*hiver fini, il réussit le 28-29 novembre à atteindre le pôle Sud, distant de 2 575 kilomètres, en un raid de 19 heures aller et retour, accompli suivant le 175e méridien. En même temps que cette audacieuse performance, d'autres excursions aériennes, secondées sur certains points par les travaux d'une équipe de géologues, ont permis de compléter ou rectifier différentes données d'Amundsen. Ainsi Byrd a modifié le tracé de la chaîne de la Reine Maud, effacé de la carte la terre Carmen, agrandi l'extension de la Barrière de Ross vers le Sud-Est. Enfin, au delà de la terre Edouard VII, une vaste terre très élevée a été découverte, la terre Mary Byrd (fig. 69, p. 337).
D'autre part, Sir Douglas Mawson est reparti en octobre 1929 pour explorer la large section inconnue du littoral continental entre la terre Adélie et la terre de la Reine Mary. Le 31 décembre 1929, son navire, la vieille Discovery, était parvenu par 66° latitude et 65° longitude Est Greenwich, au-dessus des eaux du socle continental.
Enfin, depuis 1926, plusieurs expéditions scientifiques ont été organisées par des armateurs norvégiens de la pêche à la baleine. Divers navires ont obtenu des résultats remarquables : débarquements dans l'île Pierre Ier (février 1929) et dans l'île Bouvet (décembre), découverte et prise de possession d'un point du littoral entre la côte de Coats et la terre Enderby.
Notre connaissance de la topographie antarctique se modifie donc aujour-
l'exploration antarctique.
d'hui très rapidement, et l'on ne peut guère douter que le perfectionnement de la technique aérienne ne nous ménage encore dans les prochaines années des surprises et des faits nouveaux. Ainsi le présent tableau ne peut avoir qu'un caractère provisoire.
BIBLIOGRAPHIE
La bibliographie concernant à la fois l'exploration et l'état général de nos connaissances jusqu'à 1900 inclusivement (878 numéros) a été dressée par H. R. Mill et publiée à la fin de VAntarclic Manual, de George Murray (édité par la Société géographique de Londres, 1901). Un répertoire encore plus complet a été établi par J. Denucé, Bibliographie antarctique (3 225 numéros), Bruxelles, 1913. — Les meilleures histoires de la découverte antarctique sont : K. Fricker, Antarldis, Berlin, 1898 ; Edwin Swift Balch, Antarctica, Philadelphie, 1902 ; H. R. Mill, The Siège of the South Pôle (Collection The Story of the Exploration), Londres, 1905 ; Cl. R. Markham, The Lands of Silence, Cambridge, 1921, p. 389-508 ; J. Gordon Hayes, Antarctica, a Treatise on the Southern Continent, Londres, 1928. — Pour les voyages les plus récents, on peut se reporter aux articles épars dans le Geographical Journal de Londres et aux relations des explorateurs, qui seront signalées plus loin. Quant aux progrès acquis grâce à l'aviation, ils ont été exposés avec une extrême précision par W. L. Jœrg, Brief History of Polar Exploration since the Introduction of Elying (avec deux cartes en couleurs des deux régions polaires, à 1 : 20 000 000), Publication spéciale n° 11 de I'American Geographical Society, New York, 1930.