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I. — CARACTÈRES GÉNÉRAUX ET ORIGINALITÉ DE L'OCÉAN AUSTRAL

L'océan Austral, en tant qu'unité indépendante, n'a d'ordinaire pas droit de cité dans la géographie physique, faute de configuration extérieure. Vers le Nord, il se confond avec les trois autres grands océans, et, du côté du Sud, un coup d'œil sur un planisphère construit suivant une projection appropriée montre que ses divers segments ne font que compléter la circonvallation des trois océans intercontinentaux. Il en est de même du relief submergé : on voit simplement se terminer dans l'océan Austral les accidents qui appartiennent à la topographie sous-marine des grands océans. Le seuil central-atlantique se continue jusqu'au delà de l'île Bouvet, soit jusqu'au 58e degré de latitude Sud. Le bassin sousmarin du Cap s'étend jusque vers 50° ; les seuils de Crozet et Kerguelen appartiennent à l'océan Indien. Dans le Grand Océan, le plateau de l'île de Pâques et le bassin Sud-pacifique se terminent à faible distance du continent antarctique (fig. 62).

Cependant, il semble certain qu'à tout le moins l'océan Antarctique proprement dit offre une réelle originalité de structure. On le croyait jadis peu profond. Mais aujourd'hui on sait qu'il est entouré comme d'une ceinture, d'ailleurs incomplète, de grandes profondeurs. Celles-ci se distribuent en trois bassins, dont le principal, que la Valdivia a découvert, s'allonge, immense, sur les deux cinquièmes de la périphérie antarctique, de Kerguelen jusqu'aux Sandwich, avec des fonds de 5 000 à 6 000 mètres. Il en existe deux autres analogues, mais moins vastes, au Sud de l'Australie et du Pacifique central. Ces bassins eux-mêmes sont séparés des grands océans par des alignements de fonds relativement bas, -surmontés par places de bancs et d'îles. Ce dispositif est surtout frappant au Nord du bassin indo-atlantique de la Valdivia : les bancs allonges qui portent Kerguelen et Heard, les îles Crozet et Marion, l'île Bouvet, les Sandwich se relaient les uns les autres et font au bassin un véritable encadrement.

L'océan Austral représente, sur la surface du Globe, la seule unité marine non compartimentée par des murailles de continent et qui puisse être réellement qualifiée de circumterrestre. Sauf dans le détroit de Drake, où sa largeur, entre le double môle que prononcent l'une vers l'autre l'Amérique du Sud et 1" Antarctide américaine, se réduit à 800 kilomètres, les espaces libres d'obstacles s'y étalent sur des étendues de 2 500 à 3 500 kilomètres. La superficie totale, au Sud

l'aire océanique australe.

du 40e parallèle, s'élève au moins à 80 millions de kilomètres carrés. Sur ces espaces immenses, la terre émergée ne comporte que des archipels minuscules. Il y a déjà là un facteur d'uniformisation à peu près exclusif pour le régime de l'atmosphère et des eaux.

De la facilité d'intercommunication qui s'ensuit pour ce double élément, il résulte que la circulation aérienne et marine adopte un tracé conforme aux parallèles et qui tend à faire le tour de la Terre. Cette disposition zonale s'oppose donc, perpendiculairement, à l'axe des systèmes tourbillonnaires qui caractérisent les océans tropicaux. Elle s'accompagne, dans l'atmosphère, d'un régime de pressions si basses (740 à 750 mm.) qu'on ne leur connaît pas d'analogues ailleurs, et d'un double système de vents et de courants qui s'orientent, celui du Nord, vers l'Est, celui du Sud, vers l'Ouest.

Il faut tenir compte, en outre, de la vigoureuse réaction qu'exerce, jusqu'à d'énormes distances à la ronde, le continent antarctique. Cette partie du monde, avec les barrières de glace qui la frangent, fonctionne à la fois comme un grand centre d'action météorologique, pôle de froid du Globe, comme un foyer d'émission de glaces, et comme une aire de rayonnement pour les produits de l'érosion glaciaire. A l'influence des glaces marines, pour abaisser la température de l'Océan, s'ajoute ici celle des icebergs qui se répartissent sur le pourtour de la calotte australe avec une égalité inconnue dans le Nord et dont les derniers s'en vont fondre au delà du 40e parallèle. Ainsi prend naissance, sur une échelle grandiose et suivant un tracé circumpolaire, une large zone de mélange des eaux froides polaires avec les eaux chaudes tropicales. Dans le Nord, ces phénomènes d'échange sont localisés dans les parages de Terre Neuve et du Japon septentrional ; ici la bataille des eaux chaudes et des eaux froides se poursuit sur toute la périphérie océanique, avec le cortège de brumes et de tempêtes qui s'ensuit. De ces influences réfrigérantes issues du continent polaire et uniformément réparties sur la calotte australe dérivent les températures moyennes si basses et les étés d'une froidure anormale qu'on observe partout au delà du 40e degré de latitude. Il n'est pas jusqu'à la température du fond des océans où l'on n'en puisse reconnaître les effets : les eaux, refroidies dans la zone glaciale, glissant lentement vers le Nord, s'en vont tapisser les abysses des océans tropicaux et y entretenir, sur le fond, des températures de 1° à 2° au plus.

Enfin sur une large bande océanique, qui n'embrasse guère moins de 9 à 10 degrés de latitude, se déposent au fond de la mer les vases terrigènes, les sables, les graviers et la pierraille erratique, résultant de la destruction du continent polaire et dispersés au loin par les glaces flottantes. Ces dépôts troublent les conditions habituelles de la sédimentation et recouvrent d'un épais manteau les boues à diatomées et même les vases calcaires à globigérines et à radiolaires.

Il est certainement malaisé de fixer la limite de cette aire océanique australe vers le Nord. On a proposé le 35e degré de latitude, limite de la position moyenne des anticyclones subtropicaux: mais cette limite a quelque chose de sommaire et de schématique. En réalité, l'océan Austral s'oppose aux mers subtropicales par tout un ensemble de phénomènes physiques et biologiques qui retentissent fortement sur sa physionomie. Entre 35° et 42° de latitude se rapprochent, se serrent et se chevauchent plusieurs limites capitales : isotherme moyenne annuelle de 10° pour l'atmosphère et pour les eaux, limite de la tombée des neiges annuelles, ligne extrême des derniers icebergs, commencement des

RÉGIONS POLAIRES AUSTRALES

basses pressions et des cyclones de l'Ouest, disparition du plankton pauvre tropical, apparition subite du plankton à diatomées, environ cinq fois plus riche. L'aspect de la mer change, il devient vert trouble, vert brun, vert olive, au lieu du beau bleu des tropiques. Des languettes alternatives d'eau chaude et d'eau froide s'enchevêtrent tour à tour dans la zone de contact : dans le Sud de l'océan Indien, elles déterminent au long du trajet des navires de continuelles oscillations de température, avec des écarts de 4 à 6 degrés en très peu d'heures. Le plankton animal s'enrichit soudainement et avec lui la grande faune d'oiseaux et de mammifères qui en vit. Une mer animée d'oiseaux, de dauphins, de cétacés succède au quasi-désert faunistique tropical. Nulle part ce contraste ne s'impose avec plus de brusquerie que là où de grands courants chauds débouchent dans la mer du Sud, tels que le courant des Aiguilles ou le courant du Brésil. Là quelques kilomètres, parfois quelques centaines de mètres de distance suffisent à consommer la transition. Il faut en hâte abandonner les vêtements légers ; la houle devient plus dure, et les vagues plus grosses. La physionomie du ciel et de la mer se métamorphosent ; on se sent entrer comme dans un autre monde.

Un dernier trait parachève le tableau original de cette grande unité océanique : sa nature, sinon hostile, du moins étrangère à l'homme. Située entièrement à l'écart des continents habités, elle n'est effleurée que sur sa bordure par les routes de navigation, et, en pratique, seulement au Sud de l'océan Indien et dans les parages du cap Horn. Les rares terres qui s'y éparpillent étaient toutes inhabitées au xvme siècle (la Nouvelle-Zélande exceptée) ; les tentatives faites pour les coloniser ont toujours échoué, sauf pour les Falkland, qu'on peut regarder d'ailleurs comme une dépendance de l'Amérique du Sud. Elles n'ont ainsi eu d'autre rôle que de servir parfois d'abri temporaire pour les naufragés ou de bases d'opérations pour les baleiniers et les phoquiers.

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