VII. — LES HOMMES
Le problème de la race australienne. — L'homme sauvage n'est pas moins original en Australie que les plantes et les animaux. Lui aussi a été maintenu à l'abri des influences extérieures, bien qu'il ait eu certainement, sur la côte septentrionale, des rapports avec les Papous et sans doute aussi avec les Malais et les Indonésiens. Son développement, qui ne vient guère que de lui-même, offre l'image présente du passé. En outre, divisés en groupes isolés par la difficulté des communications, les Australiens constituent de nombreuses petites sociétés qui sont à des stades divers de civilisation et dont l'évolution particulière accuse, à un haut degré, l'influence des conditions géographiques locales.
Il a été admis jadis que la race australienne est une race primitive, ainsi que, disait-on, les Bushmen de l'Afrique du Sud et les Fuégiens : les pointes méridionales des trois grandes masses continentales auraient servi de lieux d'asile, en même temps qu'aux flores et aux faunes anciennes, à la plus vieille humanité, refoulée par des peuples conquérants. Il paraît difficile d'admettre le caractère primitif des Australiens. Leurs institutions sociales fort compliquées laisseraient plutôt supposer qu'ds ont été, dans d'autres lieux plus propices, un peuple à demi civilisé, mais que, arrivés dans une région offrant peu de ressources, obligés de songer avant tout à vivre, physiquement affaiblis et moralement déprimés par la faim et la soif, ils ont dégénéré, tout en conservant quelques traces obscures de leur culture primitive.
Y a-t-il vraiment, d'ailleurs, une race australienne ? C'est l'opinion de Huxley et de J. Deniker, qui insistent sur son individualité somatique et ethnographique, ainsi que sur l'unité, fondamentale à leurs yeux, des langues qu'elle parle, langues agglutinantes avec suffixes, différentes des langues malaises et papoues, qui se servent de préfixes. En réalité, il y a de sensibles différences entre les dialectes, qui sont au nombre de soixante-seize, et forment seize groupes linguistiques. Tous les indigènes, d'autre part, sont fort loin de se ressembler : il n'y a pas un type australien unique. Les diverses modalités peuvent s'expliquer en partie par les conditions d'existence, variables suivant les régions ; mais il y a eu aussi, probablement, des actions extérieures que nous connaissons mal. A. de Quatrefages et E. T. Hamy ont mis hors de doute l'influence des Papous sur les caractères physiques de nombreux Australiens. D'après Flower, R. Lydekker, Spencer, Gillen, Roth, Howitt, G. W. Gregory et P. Rivet, une race négroïde ou negrito, qui ne se serait conservée pure qu'en Tasmanie, aurait été mélangée sur le continent avec une race caucasique venue postérieurement. La solution d'un pareil problème reste aléatoire. Mais on admet assez généralement l'affinité des Australiens, soit avec les Veddas de Ceylan, caractérisés par leur chevelure frisée et soyeuse, soit avec les Mon-Khmer et les Moundas de l'Inde et de l'Indochine, qui appartiennent à un groupe linguistique voisin, soit encore avec les Aïnos (Aïnou) de Hokkaido et de Sakhaline. On a trouvé des crânes australoïdes au Tonkin, comme en Malaisie, et l'usage du boomerang,
GÉocnAPiiiE UNIVERSELLE. — Océanie. Régions polaires australes.
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l'arme caractéristique des Australiens, s'est maintenu dans le Goudjerat, sur la côte Sud-orientale de l'Inde et à Celebes.
L'indigène australien. — C'est à William Dampier que nous devons, dès la fin du xvne siècle, la première description des indigènes de la Xouvelle- Hollande. Leur portrait n'est pas flatté, et il est resté classique pendant près de deux siècles. Il y a cinquante ans, il était courant de rapprocher l'Australien du singe, et, comme de juste, sa prétendue nature semi-animale excusait les violences des colons.
L'opinion s'est modifiée. Il y a de beaux hommes dans les pays où la nourriture et l'eau ne manquent pas, et plus d'un voyageur a admiré la stature et les proportions harmonieuses des indigènes, en même temps qu'il se louait de leur intelligence.
Dans l'ensemble, les Australiens ont une taille au-dessus de la moyenne ; les hommes de six pieds ne sont pas rares. Mais trop souvent leur ventre proéminent et leurs jambes longues et grêles, les jambes maigres avec les pieds plats des peuples marcheurs, les font paraître difformes. Leur couleur brun chocolat les distingue nettement des Nègres. Suivant nos idées, ils ne sont point beaux. Sous le crâne petit et très allongé en arrière, la face fait saillie comme un museau, avec un nez large et écrasé à la racine et de fortes mâchoires de ruminants, projetées en avant, et qui laissent voir, quand la bouche lippue s'entr'ouvre. de longues canines de carnassiers ; car ces sauvages, qui triturent des plantes coriaces, déchirent aussi, à l'occasion, la chair crue des animaux. Leurs yeux, que peut-être l'excès de la lumière a peu à peu enfoncés sous les arcades sourcilières proéminentes, leur donnent un air farouche. Le système pileux est très développé chez eux : toison épaisse sur tout le corps, barbe fournie, cheveux longs, frisés et ondulés, fins et soyeux, noirs comme le plumage d'un corbeau (pl. XVIII, A).
Cet homme est tout près de la nature, comme les bêtes. Ce n'est pas sans raison qu'il se dit parent des animaux ; il est vraiment leur frère, il les connaît, il les comprend, et, gardien de bestiaux incomparable, il se fait comprendre d'eux.
Comme un animal, il vit nu, portant seulement une corde autour de la taille pour y suspendre les quelques objets dont il a constamment besoin. Toutefois, dans le Sud, où les nuits d'hiver sous la pluie sont glaciales, il se couvre les épaules d'une peau de kangourou ou d'opossum. Le tatouage australien diffère du tout au tout de celui des Polynésiens, dont la complication et les lignes serrées font un véritable vêtement. Il consiste seulement en quelques rangées de boursouflures, incisions que l'on fait gonfler en les brûlant ou en y introduisant de petits cailloux qui les irritent.
Inférieur à certains animaux, le sauvage australien n'a même pas un abri fixe. Obligé par la pauvreté du pays à changer sans cesse de place, il s'installe pour quelques jours ou quelques semaines dans une hutte de branchages ou simplement derrière un écran formé de bois entrelacés et placé du côté du vont. Souvent aussi, il dort sans abri dans la forêt, terré sous des feuilles sèches, comme son « grand frère » le kangourou.
Ces broussards ont les mêmes préoccupations dominantes que les animaux : manger, boire, se garder. Se nourrir est pour eux un problème angoissant. Moins prévoyants que les termites et les fourmis, ils ne font jamais de provisions.
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Aussi souffrent-ils souvent de la faim, dont leurs chants racontent les affres douloureuses. Parfois, ils sont en proie à de longues famines ; ils mangent alors les animaux crevés, leurs enfants et même leur femme, que leur amour conjugal ne sacrifie toutefois qu'à la dernière extrémité. La nécessité de vivre a développé leur agilité et leurs sens ; ils sont, à cet égard, fort supérieurs aux Européens. On les voit poursuivre l'opossum sur les branches. Ils grimpent aux arbres, soit en entaillant l'écorce, soit en enlaçant le tronc d'une liane, dont ils tiennent les extrémités dans les mains et qu'ils font avancer peu à peu par saccades ; ils « marchent » ainsi en montant. Ils sont ambidextres. Leur vue est perçante, et leur odorat subtil ; il leur suffit de sentir des mottes de terre pour se guider. Us ont dans les pieds une telle sensibilité que, la nuit, rien qu'au toucher, ils suivent une piste.
Connaissant de près la nature, ils savent en découvrir et en utiliser les ressources ; là où des Européens mourraient de faim, ils trouvent à vivre et même à satisfaire leur gourmandise. Leur vie est une chasse perpétuelle. La petite chasse est réservée à la femme. C'est elle qui fouille, avec son fouisseur à pointe biseautée et durcie au feu, les buttes des talégalles, ramasse les œufs d'émus, les criquets et les chrysalides de fourmis et cueille les vers, les limaces et les phalènes dans les écorces pourries et, sur la xanthorrhée, ces grosses larves jaunes qui sont aussi onctueuses que la crème. L'igname sauvage leur donne ses racines dont la pulpe rappelle le melon, le nénuphar bleu, ses tubercules farineux qu'on cuit sous la cendre chaude, le nardou, ses semences dont on fait une bouillie, la liane karradano ses gousses très appréciées quand elles ont été grillées entre des pierres chauffées, certains eucalyptus, des mannes parfumées à la menthe. La plante utile entre toutes est la xanthorrhée ; elle est pour les Australiens ce qu'est le dattier pour les Arabes et les Berbères du désert et le cocotier pour les Océaniens. La souche desséchée fournit le bois pour produire l'étincelle et allumer le feu, la résine sert à fixer les manches des outils de pierre et les pointes des lances, les racines sont comestibles, et les bourgeons une véritable friandise ; avec les feuilles, on fait des toits et des clayonnages et, avec les fibres, des filets. L'indigène reconnaissant se dit le fils de la xanthorrhée, et les colons appellent l'un et l'autre le black boy, le « garçon noir ».
L'homme pêche et se livre à la grande chasse. Pour pêcher, il se sert de harpons en os ou en épines et de filets ; il organise aussi des battues pour amener le poisson dans des sortes de pièges, barrages parfois construits en pierre. Dans la chasse au gros gibier, émus et kangourous, il montre une ingéniosité et une patience admirables. Il sait se glisser jusqu'auprès des animaux en rampant, le corps recouvert d'un buisson, ou encore s'approcher d'eux, revêtu de leur dépouille, en imitant à la perfection leur démarche. Parfois aussi, avec le dingo, son serviteur et son ami, il poursuit le kangourou à la course ; cela dure deux ou trois jours sans répit, mais il finit par harasser la bête. Chasse souvent tragique : car le vieux forestier traqué se redresse, s'adosse à un arbre et, d'un seul coup de patte, éventre un homme.
D'une manière générale, les indigènes australiens en sont encore à l'âge de pierre. Us emploient, suivant les cas, la pierre brute ou la pierre taillée grossièrement, parfois même polie avec de l'eau et du sable. Ils en fabriquent des couteaux et des racloirs et des haches fixées Sur un manche de bois avec de la résine ou au moyen d'une liane. Mais ils utilisent aussi les os, qui font des
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pointes très redoutables, et le bois ; leurs boucliers, leurs casse-tête, comme la nolla nolla, bâton renflé en olive à une extrémité, sont en bois. L'arc et les flèches ne sont employés qu'au Nord-Est ; l'arme ordinaire est la lance, longue de 3 mètres et terminée par une pointe de pierre. On connaît surtout en Australie le boomerang, morceau de bois plat, arrondi ou coudé ; c'est une arme de jet. Un autre type a une forme hélicoïdale, ce qui lui donne la propriété de revenir à son point de départ après avoir parcouru une assez longue distance ; c'est plutôt un jouet qu'une arme ; il sert néanmoins à chasser le petit gibier1.
Vie sociale. — Si l'existence journalière des indigènes ne diffère guère de celle des animaux, leur vie sociale, au contraire, est fort compliquée, et surtout dans les tribus les plus sauvages, ce qui semble indiquer que la société australienne est une société en décomposition.
On a cru à tort qu'ils ne connaissaient pas la propriété individuelle ; chacun est propriétaire de sa chasse et quelquefois d'un terrain de chasse. Les carrières d'amphibolite du mont William, en Victoria, appartenaient en propre à un groupe d'indigènes.
On a prétendu aussi qu'aucune règle ne présidait aux rapports des sexes. Ce qui a induit en erreur, c'est le « mariage de groupe », dont on trouve encore des traces dans les tribus primitives, voisines du lac Eyre : un groupe d'hommes a droit à toutes les femmes d'un autre groupe. Mais, en général, le mariage est individuel et soumis à des règles très précises et très compliquées, dont la violation peut entraîner la mort. La base du mariage est l'exogamie. Chaque tribu est divisée en clans ou « groupes totémiques », ayant chacun un symbole ou totem : en général un animal ou une plante, dont tous les membres du clan portent le nom. Ils se considèrent, ainsi que le faisaient les membres de la gens romaine, comme unis par un lien de parenté mal définie, et ils se reconnaissent des devoirs les uns envers les autres : devoirs d'assistance, de vendetta, de deuil, obligation de ne pas se marier entre eux. On ne se marie pas dans son totem : c'est la règle exogamique. Normalement, l'enfant hérite du totem de sa mère ; dans ce cas, le groupe totémique est dépourvu de base géographique, et ses membres sont dispersés sur le territoire tribal au hasard des mariages. D'autres fois, et abstraction faite de cas très particuliers, comme chez les Aruntas et les Loritjas du Centre australien, le totem se transmet en ligne paternelle, et alors le groupe local, en dehors des femmes mariées, est composé d'individus qui ont le même totem.
L'origine des totems est discutée. Spencer, Gillen et Frazer ont supposé que leur création a été un moyen d'assurer la subsistance et la sécurité de la tribu, chaque groupe devant fournir, ou apaiser, son totem. Pour Howitt et Haddon, les indigènes ont cru vraiment à la parenté de certains de leurs groupes avec tels ou tels animaux ou plantes, idée au reste assez naturelle chez des gens qui croient à la transmigration et aux esprits. Enfin, A. Lang, J. Mathew et Cunow ont formulé une ingénieuse hypothèse. Les groupes totémiques seraient les restes de groupes ethnographiques, distingués par leurs habitudes, et dont la réunion aurait formé la tribu. On verrait ainsi, à côté l'un de l'autre, des mangeurs de
1. On dit couramment, et on écrit à l'occasion, que le boomerang, « après avoir frappé, revient vers celui qui l'a lancé » (É. Reclus, Nouvelle géographie universelle, XIV, p. 752). Une erreur aussi naïve étonne. Quand l'instrument touche le but, il perd sa force vive et tombe immédiatement.
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poissons, appelés « poissons », et des mangeurs d'animaux morts, appelés « corbeaux ». Ce qui est certain, c'est que le totémisme est, comme le dit E. Durkheim, une forme élémentaire de la vie religieuse.
Comme chez tous les peuples sauvages, la femme est en Australie, sauf quand elle est âgée, une esclave ou, pour mieux dire, une bête de somme. Dans la marche, c'est elle qui porte les provisions et les ustensiles du ménage ; l'homme, qui ne porte que ses armes, éclaire la route et veille à la sécurité de la famille. La polygamie n'est guère pratiquée que par les vieillards. L'infanticide et l'avortement sont très répandus.
Les tribus sont très nombreuses, mais comptent peu de membres ; elles sont à demi nomades sur leur territoire de parcours. Le nombre des familles n'augmente que dans les districts riches, près des lacs ou des rivières. Les pêcheurs sont plus solides, mieux logés, moins nomades que les broussards : ils constituent l'aristocratie d'une race où la supériorité consiste à manger.
L'organisation politique n'est nullement anarchique, comme on l'a cru autrefois. Au temps où les tribus du Sud-Est existaient encore, elles étaient gouvernées par des chefs militaires, héréditaires ou élus. Les premiers colons les appelaient des rois. Le fameux King Billy, de la tribu de Melbourne, a signé des traités avec les Anglais. A l'intérieur, c'est le type démocratique qui domine: les hommes de la tribu forment un conseil qui gouverne et qui juge. Le règlement des offenses privées regarde l'intéressé.
Quand la guerre ne règne pas, les tribus font entre elles des transactions commerciales. Kopperamanna et Kilalpaninna, sur le Cooper's Creek, devenues des stations d'indigènes assistés, étaient autrefois des marchés où l'on venait de loin se procurer les amphibolites du mont William, pour faire des haches et des couteaux, et l'ocre et l'argile blanche qui servent à peindre le corps les jours de cérémonies. Il y a même entre les tribus des relations diplomatiques : elles s'envoient des messages consistant en quelques signes gravés sur un bâton.
La religion et la civilisation. — Nous ne savons que peu de chose sur la religion des Australiens. Ont-ils même une religion ? Oui, semble-t-il, mais rudimentaire. Ils croient généralement à des esprits qui seraient les âmes d'ancêtres plus ou moins mythiques, pour ainsi dire canonisés ; on leur adresse des prières pour obtenir la pluie. Ils ont la notion vague de la distinction du sacré et du profane, et ils attribuent une sorte de vertu à la représentation, en général symbolique, du totem, qu'on se tatoue sur le corps, qu'on peint sur les boucliers, qu'on grave sur les arbres et les rochers. Le totem lui-même, l'animal ou la plante éponyme du clan, est l'objet d'un respect superstitieux. En principe, il est interdit de manger son totem, sauf dans les repas mystiques, ce qui en accuse le caractère religieux ; c'est une véritable communion. Les cheveux, le sang et l'ocre rouge qui le rappelle ont quelque chose de sacré.
Tout ce qui, dans la religion, n'est que cérémonies matérielles, a pris une grande extension. La principale de ces cérémonies marque pour les jeunes gens l'initiation à la vie publique. Dans le centre, on pratique la circoncision, accompagnée de rites compliqués. Les grandes fêtes, dont l'origine est sans doute religieuse, portent le nom de corroborées ; ce sont des danses que les guerriers exécutent, le corps peint de diverses couleurs.
Le totémisme est en décadence. Même chez les Aruntas, où Spencer et Gillen
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l'ont si remarquablement étudié, les derniers représentants de cette tribu qui disparaît ne s'intéressent plus aux traditions, et les cérémonies ne sont plus célébrées.
Les Australiens sont à un état très inférieur de civilisation. Ils ne connaissent pas la poterie, qu'ils remplacent par des paniers enduits d'argile. Les dessins et les peintures que l'on voit quelquefois sur les rochers ou les arbres sont extrêmement grossiers. Comme instruments de musique, ils se servent d"une sorte de casse-tête plat, en bois très sonore, sur lequel on frappe avec un bâton, et de tambours en peau de kangourou. C'est à peine s'ils possèdent une littérature, purement orale et représentée par des histoires d'animaux. Ils ont le don des langues, grâce sans doute à la finesse de leur ouïe, mais leurs connaissances scientifiques sont nulles. Leur médecine ne dépasse pas la sorcellerie, et leur système de numération ne va pas en général au delà du nombre 5.
Les dialectes australiens, on l'a vu, sont très nombreux, par suite de l'isolement des tribus. Le langage est très riche, sauf en termes abstraits, qui manquent à peu près complètement. La complication de la grammaire tend à faire croire que la race australienne a été jadis plus civilisée : elle connaît le duel et des formes honorifiques, distinctes des formes familières.
Les Tasmaniens. — On rapprochait volontiers jadis les Tasmaniens des Australiens, par suite de la proximité de leur habitat. En réalité, ils diffèrent sensiblement les uns des autres. Les Tasmaniens, dont le dernier représentant a disparu en 1876, avaient la peau d'une couleur terne, d'un noir bleuâtre, comme les Nègres d'Afrique, mais ils s'en distinguaient par leur système pileux très développé. Leurs cheveux crépus et presque laineux ressemblaient à ceux des Andamans et des Papous. Mais leur langue, agglutinante avec préfixes et suffixes, était tout à fait particulière.
L'origine des Tasmaniens, plus anciens, semble-t-il, que les Australiens, reste, malgré les travaux de Huxley, de Flower, de Roth, de Lydekker, de Howitt, de Spencer et de Gillen, enveloppée d'obscurité. Les uns en font des Négroïdes ou des Negritos, d'une branche particulière ou représentant la race australienne primitive, avant les croisements qu'elle a pu subir. Pour d'autres, ce seraient des émigrants mélanésiens, venus par terre ou par mer le long de la côte orientale de l'Australie. Il est de fait qu'ils étaient d'habiles marins. Sans doute, leurs catamarans, formés de trois faisceaux d'écorce liés et ne pouvant porter que de trois à six personnes, étaient assez grossiers ; mais ils les manœuvraient avec adresse et affrontaient les mers les plus dures.
On en a fait un peuple tout à fait inférieur, mais c'est sans doute une injustice. A vrai dire, les Tasmaniens allaient nus ou couverts d'une simple peau, ils ne cultivaient pas la terre, ils n'élevaient pas d'animaux domestiques, ils ne possédaient aucun art, ils ne savaient compter que jusqu'à cinq, ils se servaient d'outils de pierre non polie, du type paléolithique, et ils n'avaient pour demeures que de petites paillotes en forme de ruches ou, plus souvent, de simples écrans de branchages. Mais il est possible que leur isolement les ait dégrades à la longue : leurs tribus, comptant de trente à deux cents personnes, vivaient très à pari les unes des autres et ne parlaient pas moins de treize langues, réparties en quatre groupes très différents. Leur infériorité aurait été ainsi d'ordre géographique. En outre, les Européens ne les ont guère connus qu'en état de guerre : ce sont là de mauvaises conditions d'observation impartiale. Ceux qui ont pratiqué de
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près les Tasmaniens, comme J. Bonwick, ont porté sur eux des jugements favorables. J. Bonwick, qui était inspecteur des écoles, a souvent été frappé de l'intelligence des enfants tasmaniens ; ils n'échouaient que dans les matières qui exigent un raisonnement abstrait, la grammaire et le calcul.
L'avenir de la race australienne. - - C'est un lieu commun de dire que les indigènes australiens sont en voie de disparition, et on a écrit bien des pages émues sur la fin prochaine de cette malheureuse race. La vérité est que nous ne savons absolument pas si les Australiens diminuent ou augmentent. Nous manquons de point de départ pour toute déduction : le témoignage des premiers voyageurs, qui attribuaient 150 000 habitants au continent austral, est sans valeur, parce qu'ils n'avaient aucun moyen d'être renseignés, même approximativement. D'autre part, jusqu'en 1921, les recensements ne tenaient pas compte des indigènes vivant à l'état sauvage ou ne les évaluaient que de la manière la plus vague.
Pour les Tasmaniens seulement, le problème est résolu, et la solution en est définitive, car ils sont tous morts. Lors de l'établissement des Européens, on les estimait à 1 000 ou 2 000 individus. Mais, pendant la guerre qui dura de 1810 à 1832, ils furent impitoyablement traqués, et, quand ils se rendirent, ils n'étaient plus que 111. Internés dans l'île Flinders, puis, près de Hobart, dans la péninsule d'Oyster Cove, mal nourris, maltraités, volés par leurs gardiens, ils périrent en masse. Il n'y en avait plus que quatre en 1865. Cette même année mourut le dernier homme, et, en 1876, la dernière femme, la « reine » Truganina, appelée Lalla Rookh par les colons. Il ne reste aujourd'hui que quelques métis.
En Australie, le Census de 1921, fait avec beaucoup de soin, donne pour les indigènes pur sang le nombre de 60 300, et un recensement spécial de 1926, celui de 59 296 ; il faut ajouter 15 102 métis, ce qui fait un total de 74 398, sur lequel on compte 43 000 à 44 000 nomades. Comme, entre 1921 et 1926, des tribus nouvelles ont été découvertes, on a l'impression d'une tendance à la diminution de la population autochtone, impression fortifiée par l'évaluation, incomplète, mais soignée, de 1891. Elle donne le chiffre de 59 464, alors qu'une bonne partie de l'intérieur était à peu près inconnue. Toutefois un recensement de 1927 signale une augmentation, en un an, de 1 015 individus.
Il est manifeste, en tout cas, que les Australiens ont considérablement diminué ou ont même disparu, partout où les Blancs se sont établis : de 1891 à 1926, ils sont passés, en Nouvelle-Galles, de 5 097 à 1 031 et, en Victoria, de 317 à 55.
Quelles causes font, au contact des Européens, peu à peu disparaître les indigènes ? On peut incriminer, comme en Océanie, le petit nombre des femmes, les avorternents et les infanticides. Mais les Blancs ont des responsabilités directes. C'est la « civilisation » qui a importé, avec l'alcoolisme, toutes sortes de maladies et qui a parfois pratiqué la destruction systématique des sauvages.
Le Brilisher méprise le Noir. Il a pourtant été bien accueilli ; à l'origine, on le prenait pour un ancêtre revenu du pays des morts sur de grands cygnes aux ailes blanches. Il entretenait alors avec les tribus des relations pacifiques et leur achetait des terres, à des conditions léonines sans doute, mais loyalement exécutées ; c'est ainsi que les 200 000 hectares de la future Melbourne ont été acquis des frères Jaga Jaga, chefs di s I )iouti Gallon, pour un petit lot de haches, de couteaux, de ciseaux, de miroirs, de couvertures, de mouchoirs et de chemises.
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Mais, peu à peu, le Blanc s'est emparé des terres sans les payer, a détruit le gibier, a occupé les points d'eau, a refoulé le « nègre » dans les régions arides. Alors celui-ci s'est révolté, et, ignorant, dans son sentiment naïf de la justice, la distinction juridique qui existe entre le gibier et le bétail, il s'en est pris au mouton de l'étranger, comme l'étranger s'en prenait à son kangourou. La violation du droit de propriété rendit les colons impitoyables : il fut légal de tuer un indigène surpris sur une station. Alors commença le « nettoyage ». On fit des battues, et on créa une police noire, les Blackies, attachés par l'intérêt aux Européens et féroces comme tous les néophytes. On vit même des adeptes fervents des sports chasser à courre les Noirs.
Ces abus anciens n'existent plus, et c'est l'honneur des gouvernements australiens d'avoir, tout en faisant respecter le droit de propriété des colons et la légitime extension de l'élevage, pris sous leur sauvegarde les indigènes inoffensifs. Dans tous les États, des bureaux de protection ont été créés, du travail est donné aux sédentaires, de la nourriture et des vêtements sont distribués aux nomades, des écoles, complétant celles des missionnaires, ont été ouvertes. Il ne faut d'ailleurs pas trop se presser de faire des sauvages de la veille des agriculteurs, des employés, des ouvriers ou des femmes de chambre ; ce ne serait pas tenir compte des étapes nécessaires. On devrait, autant que possible, les associer à l'élevage, où ils montreraient de rares qualités.
Faire des prédictions sur l'avenir de la race australienne serait bien hasardeux. Il est permis de supposer toutefois que, les Blancs ne pouvant guère s'établir nombreux dans les régions désertiques de l'intérieur, les indigènes y subsisteront et deviendront peu à peu les collaborateurs des Européens.
BIBLIOGRAPHIE
Voir la bibliographie des chap. I, II, III, IV et V.
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