PLATEAU CONTINENTAL
les continents et les îles avoisinantes se relient d’une manière plus systématique que par la ligne de séparation actuelle entre la terre et la mer; les naturalistes se rendent alors compte de curieuses relations de faune et de flore qui resteraient souvent inexpliquées entre les contrées que la mer sépare aujourd’hui les unes des autres. En outre de l’Angleterre ainsi rattachée à l'Europe, on citerait encore la Tasmanie, la Nouvelle-Zélande et le continent australien, Madagascar et les Mascareignes avec le continent africain, les grandes et les petites Antilles, les îles Bahama et l'Amérique. L'existence du plateau continental touche à d’importants problèmes de l’histoire géologique du globe; son intérêt n’est pas moindre au point de vue pratique qu'au point de vue théorique. Si cette dernière considération doit l'emporter dans une étude des conditions actuelles de l'Océan, il est cependant indispensable de résumer ici d’une façon succincte les opinions théoriques relatives à cette zone, et qui, 1l faut bien Pavouer, sont très différentes chez les divers auteurs.
Le géographe américain Guyot a, le premier, énoncé une opinion qui a été soutenue ensuite par plusieurs géologues américains ou anglais, Dana, Agassiz, Thomson, Geikie, Carpenter et Wallace. Selon ces savants, il existe une complète analogie entre les couches sédimentaires terrestres datant des époques géologiques anciennes et les dépôts qui s'effectuent aujourd’hui au sein des eaux peu profondes dans le voisinage immédiat des continents au-dessus du plateau continental actuel. En effet, ces couches géologiques montrent des alternances de matériaux fins et grossiers, on y reconnait les rides en sillons que produisent les flots en déferlant sur les plages sablonneuses, on y voit les traces de vers marins ainsi que des variations de stratification faciles à expliquer en supposant qu’elles se sont formées dans des eaux peu profondes et en attribuant leur épaisseur, parfois énorme, à des affaissements continus peut-être interrompus d’ailleurs par des émergences qui maintenaient toujours la surface du sol sous-marin à la même faible distance au-dessous de la surface des eaux. Nulle part on n’aurait trouvé sur les continents des couches analogues à celles qui recouvrent les abîmes, l'argile rouge par exemple.
Il résulterait de cette hypothèse que, pendant toute la série des âges géologiques, Paire continentale aurait sans cesse été en augmentant par la périphérie ; que, par conséquent, dès l’origine de lhis-
loire de la terre ou tout au moins dès le début des périodes sédimentaires, les continents auraient possédé leur disposition générale actuelle et n’auraient fait depuis que s’agrandir. On serait ainsi conduit à admettre la permanence de leur forme dans ses traits prineipaux de sorte que le lit actuel de l’Océan, dans ses parties profondes, aurait toujours été recouvert par les eaux.
On pourrait objecter que si l’on ne trouve pas, dans les couches géologiques, de formations analogues aux formations de mer profonde, c’est que celles-ci sont très minces. Elles ne se composent, en effet, que du résidu insoluble infiniment petit des matériaux solides partis des rivages et amenés lentement au centre des océans en perdant une portion de plus en plus grande de leur volume ou des dépouilles calcaires d’animaux pélagiques qui, par suite de leur faible poids pour un volume relativement considérable, ont mis un temps très long à tomber dans les profondeurs, se sont presque entièrement dissoutes pendant leur descente et ne possédaient plus qu'une masse à peu près nulle lorsqu'elles ont touché le fond. On comprend donc que de pareiïlles couches se reconnaissent difficilement dans les couches sédimentaires aujourd’hui continentales; elles auraient même pu être érodées ou supprimées au cas Où, par un phénomène quelconque d’émergence, de subsidence ou de déplacement du lit océanique, elles se seraient rapprochées de la surface ou auraient été mises à sec et abandonnées à l’action de l’atmosphère.
M. Suess!, au contraire, s’appuie sur l’éxamen des bourrelets -montagneux appartenant à une même époque et sur les études récentes de stratigraphie comparée relatives à des couches embrassant d'immenses espaces de la sphère terrestre pour admettre que les contours des grands océans actuels remontent à une antiquité inégalement lointaine dans leurs différentes parties. La cuvette du Paeifique serait le bassin géologique le plus anciennement constitué, tandis que l’océan Indien et les portions boréales et australes de l'Atlantique n’auraient été formées que plus tard par suite de laffaissement de masses continentales parmi lesquelles PAïtlantide vient naturellement trouver place. En suivant, à l’intérieur des continents, les traces laissées par les mers anciennes, on trouve la preuve de
! Suess, Das Antlitz der Erde. Voy. l'excellente analyse de cet ouvrage par M. Emm. de Margerice, Annuaire géologique universel, IV, 465, 1888.
PLATHAU CONTINENTAL. 11]
l'existence de vastes terres émergées, en particulier entre l'Europe et l'Amérique et entre le cap de Bonne-Espérance et le fond du golfe du Bengale, tandis que des régions aujourd’hui continentales servaient au contraire de lit aux mers secondaires et sont devenues le théâtre de plissements énergiques qui ont porté à une grande hauteur les sédiments alors déposés.
Il n’existerait aucune preuve réelle de déplacements relatifs de écorce terrestre pendant toute la durée des temps historiques sauf en quelques localités isolées où le phénomène se montre en rapport avec les oscillations d’un cratère volcanique et n’a, par conséquent, rien de commun avec un mouvement d'ensemble de la croûte solide du globe. Mais, à certaines époques géologiques, les mers auraient eu une tendance générale à abaisser ou à remonter leur niveau au détriment des continents alors existants. Les mers secondaires exhaussaient leur niveau, celles du crétacé inférieur manifestaient le phénomène inverse, celles du crétacé supérieur le remontaient, et ainsi de suite, par des espèces d’oscillations successives ou de mouvements ensiatiques, comme les nomme M. Suess. Les phases d’émersion offraient probablement un caractère épisodique, brusque, tandis que celles d'immersion s’effectuaient par une marche plus lente. En outre, ces déplacements du niveau n'auraient point partout eu lieu parallèlement à eux-mêmes dans le plan vertical.
M. Walther!, sans appuyer sur la chronologie des apparitions ou disparitions successives de la mer en une même région, remarque que les aires d’affaissement telles qu’on les observe aujourd’hui, ont une étendue d'autant moindre qu’elles se rapportent à une époque géologique plus récente. Théoriquement, la croûte terrestre s’épaississant de plus en plus, le refroidissement opère des contractions qui se font sentir sur un espace plus petit et finissent par se réduire aux dépressions cratériformes de la lune, dernier terme de la période de refroidissement auquel est arrivé ce satellite. Or toute région d’affaissement, c’est-à-dire tout océan, est bordée par un plissement. Les continents sont, par conséquent, entourés par des côtes, zones de flexion constituées par une anticlinale (fig. 25) ou ligne le long de laquelle les couches du terrain manifestent une convexité vers l’exté-
1 Joh: Walther, Ueber den Bau der Flexuren an den Grenzen der Kontinente, Jenaiseh, Zeitseh für Naturwiss, Bd. XX, N. F., XIHL.
rieur suivie d’une synclinale ou ligne de part et d’autre de laquelle les couches sont en concavité, et qui est précisément la limite où commence le bassin océanique. Entre les deux, sur un espace qui
représenterait en quelque sorte l’un des flancs de la vallée d’érosion creusée par les vagues dans l’anticlinale et offrant en profil la tranche des couches, s’étendrait le plateau continental.
Les côtes de la plupart des mers montrent bien une diminution progressive, lente, dans la profondeur de l’eau jusque vers 200 mètres ; l’angle d’inclinaison devient ensuite plus abrupt. Cette limite continentale n’est cependant pas absolument liée à la profondeur de 200 mètres et peul quelquefois se trouver plus bas. Sur certaines côtes, elle paraît même manquer. La largeur et la profondeur du plateau continental dépendent du rayon de la courbure qu'ont supportée les couches dans leur plissement.
On voit combien diffèrent entre elles les idées théoriques relatives au plateau continental ; cependant, au point de vue pratique et quelle que puisse être sa genèse, cette zone est particulièrement intéressante pour l’océanographie. Les sondages y sont importants à cause du voisinage de la terre et la faible profondeur de l’eau les rend faciles à exécuter ; là s’amoncellent les débris arrachés aux rivages, s’étalent ceux apportés par les fleuves et, dans les régions polaires ou subpolaires, s'exerce avec toute son énergie l’action des glaces et des icebergs ; c’est là que les courants se font sentir avec le plus d'intensité. Enfin, comme cette zone est justement celle de pénétration de la lumière et de végétation des plantes marines, elle sert