‹ Octave CremazieChapitre 5 sur 8 · LR D A DRE NET RS IP OA CU BE A PU · texte numérisé non relu

LR D A DRE NET RS IP OA CU BE A PU

» On comprend facilement l’enthousiasme que devaient exciter dans des cœurs de vingt ans ces chants si nouveaux, ces hymnes pa- triotiques qui ressuscitaient sous nos Yeux, 1 comme le poète le disait lui-même, | Tout ce monde de gloire où vivaient nos aïeux.

| » Ceux qui étaient alors en âge de goûter De les beautés littéraires, peuvent redire encore Par. Ù : .

… tout ce qu'il y avait de charme dans la voix

de ce barde canadien, debout sur le che de Québec, et chantant avec des accents tantôt sonores et vibrants comme le clairon des batailles, tantôt plaintifs et mouillés de larmes, comme la harpe d'Israël en exil, les bonheurs et les gémissements de la patrie ».

La gloire littéraire de Crémazie, si grande au Canada, n’a réveillé jusqu'à présent que de rares échos en France. L'ancienne mère patrie n’a encore acclamé qu’un seul de

nos poètes. Elle a salué dans Fréchette la \

plus française de nos muses : le temps n'est pas éloigné où elle reconnaîtra en Crémazie le plus canadien de nos poëtes. Son vers n’a pas la facture exquise qu’on admire en Fréchette, mais il respire un souffle patriotique

qui fait trop souvent défaut chez l’auteur des

Fleurs boréales. Malgré ses inégalités et ses imperfections, Crémazie vivra parmi nous comme le père de la poésie nationale.

Les amis de Crémazie, et il en avait dans toutes les classes, entretinrent pendant plusieurs années l’espoir de son retour. Il se forma même un comité qui se mit en rapport avec ses créanciers et qui se flatta un mo-

OCTAVE CRÉMAZIE. MST

ment de pouvoir les désintéresser. Crémazie était tenu au courant de ces démarches, et il m'’exprimait sa joie dans une lettre, en me

priant d'être l'interprète de sa reconnaissance

auprès de ceux qui s’employaient «à abréger les jours de son exil ».

15 décembre 1867.

«Cher monsieur,

»Je viens de recevoir votre amicale du

. 12 novembre.

» J'apprends avec peine que vous avez souffert d’un violent mal d’yeux. Pour ceux

qui, comme vous, vivent exclusivement de la

| vie de la pensée, c’est bien la pire de toutes

les maladies que celle qui empêche de lire

et d’écrire.

» Vous êtes maintenant en voie de guérison

Tant mieux, non seulement pour vous, mais

encore pour la littérature canadienne, qui vous doit les plus beaux fleurons de sa cou-

ronne et qui attend avec impatience les nou-

velles œuvres de votre plume. En Canada,

Jes littérateurs ne produisent en général que

des fleurs qui promettent des fruits ; malheu-

88 ‘ | OGTAVE CRÉMAZIE.

reusement ces fruits ne viennent jamais ou presque jamais. Mieux doué et plus heureux, vous avez, dès votre début, produit des fleurs et des fruits, et vous continuez, avec w une persévérance digne de votre talent, à À marcher d’un pied ferme dans la voie de notre . littérature nationale, que vous avez si largement agrandie et si magnifiquement ornée.

» Vous me demandez où j'en suis de mon poème des Trois morts. Je n’ai encore rien écrit, je vais me mettre, autant que ma tête M le permettra (car si vous êtes pris par les yeux, M je suis pris par la tête), à remanier tous ces malheureux vers qui commencent à pourir au fond de mon cerveau ; je serai obligé de refaire la seconde partie, qui est pas mal sati- 4 rique. Comme je me moque de beaucoup de L gens dans ce second chant, je dois faire des 4 Changements considérables, car je ne puis, dans ma position actuelle et quand j'ai besoin des sympathies de tout le monde, me permet- n. tre de fronder aucune classe de la société, À ni de faire des allusions à telle ou telle per-. sonne.

» Je croyais bien que la fin des Trois morts n

OCTAVE CRÉMAZIE. 89 ne serait jamais publiée. Je voulais cependant l'écrire, et après ma mort, la laisser à ma famille avec prière de vous la remettre.

Vous en auriez fait ce que vous auriez voulu.

» Aujourd’hui que l’on veut bien se souvenir de moi et s'occuper de me faire ouvrir les portes de la patrie, je vais me remettre au travail et faire de mon mieux.

» Comment pourrai-je vous exprimer toute ma reconnaissance pour la sympathie que vous m'avez toujours témoignée et dont vous me donnez encore aujourd’hui une preuve si touchante en essayant de me faciliter les moyens de revoir le ciel natal? Je ne puis que vous dire, du plus profond de mon cœur, merci, et soyez béni pour tout le bien que vous m ’avez fait.

| »Je vous prie de vous faire l'interprète de ma gratitude auprès des amis qui veulent bien se joindre à vous pour abréger les jours de mon exil.

» Réussirez-vous ? Je n'ose l’espérer. Quel que soit le résultat de vos démarches, soit que je puisse, grâce à vous, respirer encore

l'air pur et fortifiant du Canada, soit que je à doive, ni.

Isolé dans ma vie, isolé dans ma mort,

boire jusqu’à mon dernier jour la coupe amère de l'exil, je garderai toujours dans le sanc-. tuaire le plus intime de mon cœur le souvenir de ceux qui ne m'ont ni renié, ni oublié aux. | jours du malheur.

» Mes frères m’apprennent que l’Université.

Laval ne publiera pas les poèmes qu'elle ai couronnés. Pourquoi ? Est-ce que ces œuvres ne sont pas dignes de voir le jour ? Si. c’est là la raison qui empêche la publication. de ces travaux poétiques, l’Université a eu tort de les couronner. Ce n’est pas encourager la littérature que de décerner des prix à des poèmes qui ne peuvent supporter le | srand jour de la publicité, c'est seulement donner une prime à la médiocrité. En Euro-. | à pe, quand les œuvres soumises à un jury uni- 4 versitaire ne s'élèvent pas à un degré suffisant de perfection, on ne donne pas de prix : l'A cadémie française a été pendant trois ans

sans décerner un seul prix, parce que les L

te un VE ‘2

OCTAVE CRÉMAZIE. 91 travaux sur lesquels elle avait à se prononcer, ne s’élevaient pas au-dessus de la médiocrité. Couronner une œuvre parce qu’elle est moins mauvaise que dix ou vingt autres, c’est tout bonnement ridicule. Si elle n’est pas supé-

rieure, il faut au moins qu’elle soit bonne, et si elle est bonne, elle peut sans crainte affronter les périls de l'impression. Si les poèmes couronnés à Québec ont une valeur réelle, pourquoi ne les publie-t-on pas ? S'ils n’en ont point, pourquoi les a-t-on couronnés? » Mes frères me conseillent de me mettre sur les rangs pour le prochain concours de l’Université Laval.

»Je ne pense pas pouvoir suivre leur conseil. Il est toujours facile de faire quelques centaines de vers de pathos et de lieux communs sur n'importe quel sujet. Ces machines-là se font en une nuit, mais ce n'est pas là de la poésie sérieuse. Pour bien traiter un sujet comme celui des Martyrs de la foi en Canada, il faudrait étudier avec soin les premiers temps de notre histoire, se bien identifier avec les idées et le langage des héros qui doivent jouer un rôle dans le poème, en

Me | OCTAVE CRÉMAZIE.

premiers jours du XVII siècle. | » Comment pourrais-je faire les études né 1 | cessaires, indispensables pour mener à bien. ce poème, quand ici je n'ai pas un seul volume « sur le Canada ? Vous voyez donc que je. suis dans des conditions qui me ferment l'en trée du concours. À

» Puis, je vous le dirai franchement, je me 4 sens médiocrement attiré vers ces CONCOUrS … qui vous imposent un sujet quil faut livrer \ à heure fixe comme un pantalon. Quand un sujet me plaît, j'aime à le traiter à mes heures \ et à ne le livrer à la publicité que lorsque i j'en suis complètement satisfait. Un bon \ poème, pris de haut, sur les martyrs de la foi, | demanderait 5,000 ou 6,000 vers et au moins un an de travail. Je parle pour moi. D'au- 1 tres, mieux doués, pourraient le faire en 4 moins de temps, mais à moi il faudrait au à moins une année pour le composer tel que je le 4 rêve. Que l’Université Laval couronne donc .

qui elle voudra ; je ne puis me mettre sur les rangs et lutter avec mes confrères en poésie. À

OCTAVE CRÉMAZIE. 93 vous permettent pas de me parler de votre voyage en Europe. C’eût été pour moi une bonne fortune de lireles choses charmantes que votre plume si élégante et si poétique aurait écrites sur ce vieux monde que vous venez de visiter pour la seconde fois. J'espère que plus tard je pourrai lire dans quelque revue canadienne vos souvenirs de voyage dans ces deux mères patries du Canada : Rome et la France. Encore une fois recevez l’ expression de ma reconnaissance la plus profonde pour les démarches que vous voulez bien faire pour Hhâter la fin de mon exil et croyez-moi

510 » Votre tout et toujours dévouëé \fs FE)

| PDS A propos de la Toussaint, j'ai lu des vers impossibles de M. Benoît. Pourquoi diable cet homme fait-il des vers ? C'est si Macile de n’en pas faire».

20 octobre 1869.

veilles, est enfin revenue à son état normal. La littérature canadienne a perdu ses repré= sentants les plus illustres, Garneau et Ferland. Quel deuil pour le pays si la maladie vous avait condamné à ne pouvoir continuer ces belles et fortes études historiques qui doivent. immortaliser les premiers temps de notre je ne histoire et votre nom | à :

» Dieu a eu pitié du Canada. Il n’a pas 1 voulu que vous, le successeur et le rival des. deux grands écrivains que la patrie pleuré encore, vous fussiez, dans toute la force. de ï l’âge et sRUe tout l’é pou de a |

trouvé déjà de si nombreux et si magnit 0

succès.

» Puisque la Providence, en vous rendant.

la santé, conserve ainsi à la nationalité cana : dienne un des défenseurs les plus vaillants” de sa foi et de sa langue, je me reprends à crois, re à l'avenir de la race française en Amérique”

» Oui, malgré les symptômes douloureu d’une annexion prochaine à la grande R publique, je crois encore à l’immortalité de

cette nationalité canadienne que j'ai essayé de chanter à une époque déjà bien éloignée de nous.

» Je vous avais promis de vous envoyer la fin de mon poème des Trois morts. J’ai travaillé, dans ces mois derniers, à remplir ma promesse. Vous savez que j’ai toujours eu l'habitude de ne jamais écrire un seul vers.

C'est seulement lorsque je devais livrer à l'impression que je couchais sur le papier ce que j'avais composé plusieurs semaines, souvent plusieurs mois auparavant. Il se trouve maintenant que j'ai oublié presque tous les vers faits il y a bientôt sept ans.

»Les maux de tête qui m'ont tourmenté presque constamment ont-ils affaibli ma mémoire ? L’avalanche de tristesses et de douleurs qui a roulé jusqu’au fond de mon âme, a-t-elle écrasé dans sa chute ces pauvres vers que j'avais mis en réserve dans ce sanctuaire que l’on appelle le souvenir ?

»Je l'ignore. Ce que je sais, c'est que je n'ai plus ma mémoire du temps jadis.

»Je suis donc obligé de refaire ce poème.

J'y travaille lentement, d’abord parce que

ma tête ne me permet plus les longues et fré-. quentes tensions d’esprit, ensuite parce que je n’ai plus pour la langue des dieux Île goût | et l’ardeur d'autrefois. En vieillissant, ma passion pour la poésie, loin de diminuer; semble plutôt augmenter. Seulement, au lieu de composer moi-même des vers médiocres, j'aime bien mieux me nourrir de Îa lecture des grands poètes. À

» Comme je n’ai jamais été assez sot pour me croire un grand talent poétique, je suis convaincu que mes œuvres importent peu au Canada, qui compte dans sa couronne hittéraire assez d’autres et plus brillants fleu- Tons. si

» Mais je vous ai promis la fin des Trois morts. Je tiendrai ma promesse, et avant longtemps vous verrez arriver la deuxième partie de cette œuvre qui a si bien horripilé l'excellent M. Thibault.

» J'ai reçu un volume intitulé : Fleurs de la poésie canadienne. Concevez-vous un res cueil qui a la prétention de publier le dessus du panier des poètes canadiens et qui ne donne pas un seul vers de Fréchette, le plus

agnifique génie poétique, à mon avis, que le janada ait encore produit ? Le compilaeur de ce volume me semble singulièrement manquer de goût.

»J'ai vu dans les journaux canadiens que l'on va fonder à Québec une revue littéraire avec un capital de £500 (1), ce qui permettra de payer les écrivains. Je suis très heureux de voir mettre ainsi à exécution le plan dont je vous parlais dans une de mes lettres.

fu

4 » Veuillez PL a mes hommages res-

» Voie tout et toujours reconnaissant + Xp

1er mai 1870.

… «Cher monsieur,

… » Quel volume charmant que vos Poëéstes,

(1) Ce projet n’a pas eu de suite.

: 4 (2) M. l'abbé Auclair.

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