SES POÉSIES ; LES SOURCES
Quoi qu'il en soit, la poésie forme la plus importante partie de l'œuv:a de Crémazie, celle qui restera.
La poésie a par s9n essence même une force qui résiste au temps : le vers est une cuirasse qui protège, ou mieux encore, il rappelle, dans un autre ordre d'idées, ces bandelettes et ces parfums dont les anciens couvraient leurs morts, afin de leur assurer une quasi im mortalité matérielle, La pensée nous parvient, malgré les siècles, emmaillottée dans le vers solide d’un Homère ou d’un David C'est une momie, n'ayant plus ni la fraîcheur, ni la grâce de la vie; mais les formes parfaitement visibles, les lignes du corps et les proportions du buste arrachent encore des cris à notre admiration. La poésie est le tombeau de la pensée humaine, où elle garde le plus longtemps une apparence et une ombre de vie.
Si nous, critique qui eherchons à pénétrer les secrets de la poésie d'un Crémazie, nous nous attardons à lire sa correspondance ou à feuilleter son journal, c’est dans l'unique but
de mieux comprendre l’œuvre même du poète ; si nous avons dit par conséquent que la correspoudance est peut-être la partie la p'us inté ressante de cette œuvre, nous nous somme:
placé à un point de vue spécial, égoïste si on peut dire, ne songeant qu’à nos besoins personnels et aux nécessités de notre travail intime. Mais toutes ces notes que Crémazie semait au vent d'exil et qu’un pieux ami a recueillies, ne sont à proprement parler que des commentaires de son œuvre ; commentaires précieux, dont nous avons tena compte, mais dont il faut avouer que la poésie est la raison d'être. En sorte que, quand nous touchons à la poésie de Crémazie, nous entrons véritablement au cœur de natre sujet.
De ce que nous avons dit précédemment, dans les articles qui forment le début de cette étude, il importe surtout de re rappeler que Crémazis est mû intérieurement par deux forces inspiratrices, qui sont l'amour de la patrie et la mélancolie ; — qu'il est de l'école romantique et par là même per-onnel ; — et que cependant il manque plutôt d'originalité.
Tout cela se peut il concilier? Apparemment oui; car si nous aftirmons aussi clairement trois choses dont au moins deux semblent s’exclure (source d'inspiration d’un caractère géné-
ral, personnalité, absence d'originalité), nous ne le faisons pas à la légère, ;
La mélancolie, l'amour de la patrie sont des
lieax communs ; mais ils sont susceptibles de développements opposés, suivant l’auteur qui les manie. Autre chose est de paraphra er
itat d'une âme voilée par la douleur ; autre chose de glisser dans sa propre poésie la note douloureuse qui gémit en soi-même, de mouiller de ses larmes l'aile du vers qui s'envole de notre cœur, ce nid où la pensée a couvé amoureusement ses petits. Autre chose encore est de célébrer solennellement la patrie, d'en dicter l’affection comme un devoir ; autre chose de partumer son vers des fleurs de son jardin et de la brise qui souffle à sa porte, d’y mettre le souvenir de sa vie intime, d’y faire briller non pas l'acier froid d’une patre abstraite et quelconque, mais l'épée de feu que nous portons en nous et qui nous perce le cœur de son amour. :
Crémazie n’envisage pas ces deux termes de sa pensée poétique, comme des sujets à traiter et à développer ; mais ce sont eux-mêmes qui passent en ses vers et qui y chantent, qui battent sous son poème, comme un cœur de chair sous l'acier de la cuirasse. Le sujet de l’œuvre, c’est l’armure de la parade ; ce qui vit en elle, c’est ce cœur de poète, pétri d’amour pour son pays et déjà effrayé de l'aspect mélancolique de l’avenir et de la vie.
Mais si nous admettons, après ce raisonnement qui est une constatation, que Crémazie es
demeuré personnel tout en traitant deux des
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heux communs les plus répandus, pouvoas-nous
aussi soutenir que Crémazie manque décidé-
ment d'originalité? N'y atil pas une union intime entre les qualités de personnel et d’original ? Peut on à la fois être personnel et n'être pas original ?
Pour concilier ces deux idées qui s'excluent à prime abord, il faut considérer les éléments d'une œuvre, abstractivement : c'est à dire les séparer par un travail d'esprit qui refait à rebours le travail qu'a effectué l’auteur pour la composition de cette même œuvre. La méthode n'en est pas infaillible ; mais c’est une forme de l’analyse, et elle s'adapte bien à l’analyse d’une œuvre aussi complexe que celle de Crémazie. Si la poésie jaillissait de lui et s'épanchait en ses vers, comme le torrent écumant d’un Victor Hugo, ou la source plaintive d'un Musset, ou le ruisseau murmurant d’un Lamartine, ou le fleuve calme et profond d’un Vigny; si la forme continuuit l'inspiration sans la transformer, ou au moins la modifier, il serait facile de. juger Urémazie à première vue. On le saisirait tout entier d’un seul coup d'oeil ; il justifierait, en étant lui méme spontanément, la célèbre phrase de Buffon, qui ne s'applique en somme justement qu’à quelques génies: n Le style, c'est l’homme. n Mais il n'y a que le génie en effet, qui unisse ces deux qualités qui s’excluent : l'inspiration et la correction, ainsi que le fait remarquer Lamartine
dans la préface de ses Aarmonirs. A moins de donner du premier coup de ciseau toute la correction voulue à-la forme extérieure de son inspiration, on ne saurait sembletil la ciseler et la marteler sans en altérer les traits et sans prêter aux lignes de la vision que l'on veut sculpter dans le marbre, une courbe inatten due qui n’est plus la courbe entrevue et la ligne du rêve. C’est dans ce travail minutieux que ia pensée de Crémazie se voile, et que sa personnalité se recouvre d’un manteau emprun té.
Au surplus, Crémazie nous apprend lui-méme dans ses lettres ave” quel soin il travaille chacun de ses poèmes, et toute la patience et
le temps qu’il apporte à leur composition. i sa correspondance nous a déjà fait mieux comprendre le sens fondamental de son oeuvre, c'est encore elle qui, en nous expliquant la méthode de sa composition, nous en fait mieux saisir tous les contours ; et on voit par là que cette correspondance est une ressource pour le critique. Si donc Crémazie refait son vers et le.met vingt fois sur le mé tier, suivant le douteux conseil de Boileau et dont il ne faut pas s'exagérer l'opportunité, il s'en suit que l'inspiration primitive et per sonnelle de sa poésie peut se manifester à nous sous une forme non personnelle. Car ce qui est en nous jaillit avec spontanéité ; et comme pour la source de Moïse, il suffit de se frapper
Je coeur avec la baguette magique de l'imagination, pour qu’une eau limpide s'en échappe. Mais ce qui n'est pas en nous demande pour qu'on le fasse sien, un long et patient travail ; et il y parait toujours des traces de l’origine étrangère.
Crémazie qui avait lu les romantiques avec avidité, et qui les n aimait n, n’a pu, en associant leurs méthodes à ses inspirationr, se dégager pleinement de leur influence directe, et faire siens des moyens qui ne l'étaient pas.
Telles strophes des Wille-Iles (et un peut dire presque tonte la pièce) n’est qu'un développement qui a une analogie directe avec la pièce intitulée Grenade dans les Orientales de V.
Hugo ; et on pouriait retrouver plusieurs similitudes avec ce seul recueil (Sébastopol, par exemple). Crémazie a également emprunté beaucoup à Gautier, pour coranoser son poème des Trois Morts et à Hugo encore pour sa pièce dite Les Morts. A quoi bon multiplier les exemples? Nous ne mettons d’ailleurs nullement en doute la probité de Crémazie ; autre chose est d’imiter un auteur, de subir son influence directe, autre chose de faire passer son ceuvre dans la sienne, en y dér ant des lambeaux de poèmes et des vers tout faits. On peut n'être pas original et être poète ; tandis que si l'on plagie, on ne saurait être qu’un
pleutre et un imposteur. Même ceux-là qui
OCTAVE CREMAZIE 5l raillent fort les poètes, nous accorderont qu'il y a une nuance.
On voit ainsi ce que nous voulons dire quand nous constatons dans une poésie personnelle, un manque d'originalité. Et si nous voulons rendre notre vensée plus claire et en même temps la reprendre depuis le début, nous pouvons imaginer, nuus basant sur les découvertes déjà faites, la méthode de composition de Crémazie.
Voici une théorie qui n’est peut être pas parfaitement exacte, mais qui est mienne ; et je n'ai pas su trouver nulle part une hypothèse de même nature, à laquelle je puisse comparer.
Un sujet quelconque s'offre à l'esprit de Crémazie: description d'un paysage, pure fantaisie, évènement historique, élan de patriotisme. C est la première phase: on ne peut encore rien préciser, tout sujet étant susceptible d’une infinie variété de développements
Or tandis qu'il examine en luimême cette matière première, — et l'on a vu qu'il la méditait longtemps avant de rien écrire, -- son tempérament la modifie, y glisse quelque chose de l'intimité de son être. C'est la seconde phase, la période où la personnalité de l’auteur s'affirme.
Mais la forme s'impose à Crémazie : il retourne en lui cette pensée qu'il vient de faire sienne. Il veut l'exprimer dignement, et tou” tes ses facultés à la fois s'unissent pour ce la
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beur pénible. Sa mémoire, pétrie de lectures romantique, voire mème des classiques français et étrangers, lui offre des moules tout faits où il jette le métal fumant de son cerveau, qui y prend une forme connue, que la ciseau ne peut ensuite faire disparaitre tout à fait. Le imétul est du Crémuzie tout pur: mais à Île moule rarement seul. Il appelle à son aide tantôt les romantiques, et tantôt de vieilles formules classiques, ce qui est dommage. C'est ce que j'appelle la troisième phase, celle où l’œuvre acquiert sa forme définitive ; celle aussi où elle prend certains aspects banals.
On peut donc, d’après ces notes, diviser en plusieurs groupes les poésies de Crémazie ; et on peut aussi les ramener toutes à une mème source fécondante. Ces groupes seront plutôt formés selon le sujet initial du poème, celui que nous avous donné comme étant de la première phase.
Nous aurons ainsi la poésie descriptive, la poésie purement imaginative, la poésie histori-
que et la poésie patriotique. Mais nous re-
trouverons dans toutes ces poésies diverses, la même double flamme de mélancoïie et d'amour de la patrie qui en devient le fond et la conclusion en quelque sorte, quand l’auteur est entré dans ce que nous avons appelé la deuxième phase de la composition.
Précisons.
Les poèmes de Crémazie qui offrent tous nsez d'étendue sont peu nombreux. Nous pouvons donc les classer facilement, sans démesurément charger cette étude Comme notre but n'est pas de nous payer un vain luxe litté. raire, mais bien de donner un fidèle compterendu de l'oeuvre que nous étudions, nous nous contentons d'énumérer chacun de ces poèmes, en les accompagnant d'un bref commentaire.
Sont de la poésie descriptire : L'Alouette où il chante en vers légers le fol oiseau de l'air, qui s'ébat le matin avec des cris joyeux et gais, et qui se tait le soir. Et par un retour sur lui-même, il le compare à l’homme dont l'enfance est un long sourire, et la vieillesse une larme. Les Mille Les où il décrit, à vol d'oi-
seau, tous les endroits du globe où son désir
vagabond aimerait aller se reposer, pour ensui-
te revenir vers le plus beau de tous, n le paradis du Saint Laurent , ces mille iles dont il nous raconte la douce légende : ce sont quelques fleurs que l’Ange a laissé tomber sur la terre, après avoir fermé l'Eden. Et au regret de ne pouvoir réaliser ce rêve, se joint le bonheur d’habiter le sol où ces fleurs ont chu; c’est encore le poète qui se met luimême en son oeuvre,
Sont de la poésie imaginative : sa Fiancée du Marin, qui n’est qu'une légende écrite en strophes trop légères peut-être pour un sujet
qui s'accommoderait mieux de l’alexandrin. Le pessimisme de Crémazie s'y révèle vers la fin ; et c’est autant l’âme de Crémazie, que le corps de sa jeune héroïne, qui se jette à la mer aux dernières strophes. Dans le poème intitulé Les Morts, le poète nous initie aux impresrions qui naissent en lui de la vue du cimetièse ; il nous fait agenouiller avec lui sur les tombes froides, où dorment les amis, et sa voix qui prie demande à nos coeurs et à toute la nature un consolant écho. C’est une des oeuvres les plus émues de Crémazie : ce serait une de ces meilleures si V. Hugo n'avait écrit avant lui la Prière pour tous. Son poème intitulé Promenade de trois morts forme une oeuvre à part dans son oeuvre. Quoique nous n’en n’ayions que des fragments, il nous en a laissé le plan dans sa correspondance. Il y reprend cette idée déjà émise plusieurs fois, que les cadavres souffrent véritablement dans leur tombe : et que cette souffrance se manifeste par la morsure du ver qu'ils ressentent, et par l'oubli des vivants dont ils peuvent se rendre compte. On voit de suite que ce poème est l’ueuvre de la mélancolie et par là se rattache à nos théories. En voici brièvement le développement : C’est le jour des morts.
Description assez habile du cimetière dans la nuit : les morts se lèvent de leur tombe, et s’en vont enveloppés de leurs suaires. Trois amis se rencontrent et trouvent l’occasion bon-
ne pour se raconter leurs impressions de la tombe. Ce sont, comme dans les Burgraves de Hugo, un vieillard, un homme mûr et un jeune homme : le vieillard fait le récit d’un dialogue qu'il a entendu entre le ver du tombeau et une de ses victimes. Ce dialogue constitue le fragment que nous possédons, avec l'introduction. Il n’est pas sans valeur, et il y a des vers qui font frissonner. Toute la tirade sur la goutte d’eau que le jeune mort croit être une larme de sa mère est d’une émotion pénétrante ; l'ironie et la cruauté cu sépulcre sont peintes avec un réalisme assez saisissant, par endroits. Mais nous ne pouvons vraiment juger ce poème par les fragments que nous en avons : il a d’ailleurs ce défaut capital de n’être que l'imitation d’un autre poème (La Comédie de la Mort, de Gautier). La partie qui devait lui donner une physionomie distincte n’a pas été faite. Le poème, contrairement à celui de Gautier, devait se terminer par un er1 d'espoir ; et à ce point de vue, il est malheureux qu'il n’ait pas été fini. Tel qu’il est, si ce n’est pas le plus originel, c’est du moins le plus soigné des poèmes de Crémazie.
Sont de la poésie historique : tous les poèmes sur les évènements contemporains ou passés, que Crémazie a chantés. C'estici peutêtre qu'est le plus sensible cette pénéiration de l’âme aimante et mélan:olique de Crémazie, dans des sujets indifférents. Dans l'oeuvre
d'imagination, la participation de l'âme poéti que est toute naturelle, l'oeuvre naissant dans l'intimité du poète même ; dans la poésie patriotique, l’amour de la patrie s'impose... Mais ici, si nous retrouvons le poète en des sujets indifférent, c’est bien qu’en effet il ne peut faire abstraction du moi dans son oeuvre, et qu’il est vraiment romantique. Es ceci est faciie à constater. Dans la Guerre d'Orient et dans Sébustopol, Crémazie ne nous transmet tantôt le défi, tantôt les plaintes du cezar, que pour exalter l'union des deux nations qui y ont répondu et pour y dire la gloire de. la France et de l'Angleterre, ces deux mères du Canada ; et pour enfin y chanter le Canada lui-même et les Canadiens. Dans la Guerre d'Italie, c'est Yamour de la France qui domine ; et J'ai déjà dit que prévoyant poétiquement son exil, par une étrange coïncidence, Crémazie avait chanté la France comme une seconde patrie, avant qu’elle le deviut vraiment. On pourrait également montrer que la Paix ou Casteltidardo ne sont que des prétextes à un élan de lyrisme, qui malheureusement est figé par l'impuissance du vers.
Enfin sont de la poésie patriotique, tous les poèmes qui sont directement écrits sur des sujets canadiens et qui forment la plus belle et la plus originale partie de son oeuvre: De fait elle résume les trois autre
genres : elle con-
tient de la description, très belle arfois, de nos P P
forêts, de nos fleuves, de notre nature ; el.e est imaginative, parce que le patriotisme de Crémazie lui inspire de belles légendes ; elle est historique, notre histoire étant une abondante ressource poétique ; mais elle est surtout et avant tout patriotique. Et c'est Fête Nationale qui invite les Canadiens à unir leurs forces et à travailler ensemble à la gloire du Canada ; Deuxième centenaire de l'anniversaire de Mgr Montmorency de Laval, qui contient de très beaux vers sur la nature primitive de nos pays et l'époque vierge où l’Indien seul habitait cette contrée.
C'est le Soldat de l'Empire qui après avoir parcouru le monde s'en vient mourir au sol natal. C'est le Vieux soldut canadien qui regret te les vieux temps où la France régnait sur nos bords, et dont le chant bien connu est d'une mélancolie très pénétrante :
Dis-moi, mon lils, ne paraissent-ils pas ?
C'est enfin le vrai chef-d'oeuvre de Crémazie, celui que nous ne nommons pas Sans fierté : Le Drapeau de Carillon. Toute cette belle légende est brûlante d'amour et de tendresse ; il y a dans ces vers du désespoir et de la gloire mêlés, de l’héroïsme et des larmes, de ce qne La. martine proclamait le cri même du coeur :
du pathétique. Les derniers accents du soldat devant Carillon, tandis que la mort hésite et plane sur lui, et que le drapeau l'enveloppe,
sont sublimes et tout Canadien les a mille fois chantés :
O Carillon, je te revois encore !
Le jour où Crémazie à écrit ce poème, il à été vraiment grand poète ; il à été surtout poète national.
En somme nous croyons avoir montré com ment Crémazie composait ses poèmes ; quels éléments, étrangers ou intimes, il employait.
Ét nous croyons aussi avoir groupé les poèmes
de Crémazie, tout en en montrant la physionomie commune.
Nous avons vu où Crémazie puisait ses sujets ; et ce qu'il y mettait de lui-même. Il nous reste à étudier cette troisième phase dont nous avons parlé, et qui nous amène naturellement à la forme de ses vers.