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SES POESIES : LA FORME

Disons de suite que nous arrivens à la moins bonne partie de son oeuvre, à ce qui jui enlève même beaucoup de son charme et de sa valeur, à cette forme du vers qui est chez Crémazie plutôt inférieure. Et cela fait le désespoir du critique d’y chercher toutes les intimes jouissances que procurent une image éblouissante

ou une expression nouvelle, et de n’en pas trou-

ver.

Crémazie qui est bien supérieur à tous nos poètes par la pensée et le sentiment — et qui est même supérieur à une foule de poètes étrangers — semble le dernier de tous quand il s’agit de jeter sur les épaules de cette pensée un manteau pailleté qui brille et qui éblouisse. Son vers est incolore et sombre: il a de la vigueur, mais il n’a aucune grâce, ou à peu près. On le lirait froidement si l’on n’y sentait palpi ter les ailes de la tristesse ou si l’on n’y retrouvait les purs accents de la patrie. Il emploie à tout moment des mots sans force, des assemblages maladroits, des métaphores usées, des

* figures vieillies qui remportent les prix d’une

classe de rhétorique et font le désespoir dn lecteur.

Jamais muse ne fut plus pauvrement vêtue ; et il fait peine de voir cette déesse doné ie re gard est plein de rayons et dont les lèvres sont si chustes et si fières, s’en aller pieds nus, avec des haillons sur ses belles épaules et des défroaues usées, collées à ses flancs de marbre.

Procédons catégoriquement.

Quand nous disons forme, nous songeons à trois choses : à la rime, au rhythme et au mot.

Si nous comparions la poésie à une composition: musicale — n'est-elle pas la musique du cœur et le chant de la pensée—nous dirions que le mot, et par là toute la gamme de l'expression verbale, en constitue le motif et le thème ; chaque mot serait une note et la phrase deviendrait une phrase musicale. La rime, par cela qu’elle résonne avec le vers, mais indépendamment de lui, pourrait bien être l'orchestration de la pensée, quelque chose comme un accord qui la souligne et l’accentue. Notez que si vous isolez chacun des vers, tous subsistent : mais la rime, par cela même qu’elle suppose au moins deux vers, disparaît. Enfin le rhythme donne au vers sa mesure et en module toutes les consonnances : il fait donc partie intégrante du vers et si on le retranche, les mots délivrés s'éparpilleni, et nous n'avons plus que de la prose. N'’en est-il pas ainsi pour la musique? On peut faire abstraction des accords et ”

le thème principal subeiste. Retranchez la mesure ; et c'est l'air même qui disparaît. Cette comparaison fait comprendre l'importance relative des trois composants de la forme: et c’est en se basant sur cette icportance, que V'on peut en admirer ou en déplorer le dévelop: pement chez un poète.

Il est certain que la rime riche est un luxe ; et que de même l’orchestration d’un Wagner est d’un effet merveilleux. Il faut d’ailleurs remarquer que tandis que le poète n’use de la rime qu’à la fin du vers, le compositeur peut à chaque mesure prodiquer les savants trésors de son orchestration. Aussi celle-ci est-elle d’une importance capitale en musique : tandis que la rime n’est ou ne peut être en poésie qu’un brillant accessoire. Crémazie s’en est peu préoccupé ; et chez lui la rime est presque toujours terne et sans effet, quand elle n’est pas servie par une épithète importune ou une périphrase parasite. Il se moque luimême de ce défaut dans une de ses lettres (car il avait du moins la modestie d'en convenir) et il nous fait remarquer comment chez lui le travail et la recherche de la rime sont négligés. Il fera souvent rimer espérance avec France, lauriers avec guerriers, sombre avec ombre, flamme avec âme ; et que si ces rimes sont permises, il ne

aut pas en abuser. Il ne faut pas surtout que l’on sente qu’elles ne sont pas chez elles : si je vous parle de mon âme, il peut être excu-

sable que j'y découvre en rayon de flamme, car ce sont choses que le poète a toujours en lui. De même la nuit sombre est toujours pleine d'ombre, et il m'est loisible de le dire si vraiment je me mets en peine de vous décrire la nuit. Mais il ne faut pas que ces consonnances se heurtent à tous moments à la fin de mes vers ; et que le poète les choque toujours l’une contre l'autre ainsi que des castagnettes, ce

qui finirait par nous assourdir. Il est inutile

d'insister: nous avons, comme disent les classiques, confitentem rerum. Crémazie lui-même avoue n’attacher que peu d'importance à la rime. C'est dommage. Si la rime billionnaire d'un Banville nous énerve avec son faste, il n'y a pas que je sache un charme bien spécial attaché à une rime qui va pieds-nus. La poésie est une déesse : elle a en elle une beauté qui ne demande pas qu’on la rehausse par un luxe inutile, mais qui s'accomode assez d'un vêtement brillant, d’une ceinture ornée de pierreries et d’un diadème.

Il ne semble pas non plus que Crémazie se soit beaucoup préoccupé du rythme : il manie suflisamment l’alexandrin, et il joue assez bien des strophes de vers de six ou huit pieds quand il ne prolonge pas l'expérience. Mais sil a essayé un peu de toutes les mesures, on ne voit pas bien pourquoi il l’a fait. fourquoi par exemple at-il écrit sa Fiancée du Marin en strophes grêles et sautillantes 4 Le rhythme

OCTAVE CREMAZIE n'est pas ure ressource chez lui : à peine un ou deux exemples où on puisse dire qu'il aide à la pensée. Dans l'Alouette, le poète a voulu évi demment, par le mouvement varié et précipité du vers, imiter le vol capricieux de l'oiseau ; dans les Trois Morts, le passage, que nous avons

déjà mentionné, sur la larme qui coule jusque

dans la tombe du jeune mort, emprunté à son rhythme facile et entraînant, un charme très réel, Mais ce sont de rares exemples.

Le vers de Crémazie est encore d'une mesure uniforme ; il tombe toujours avec la même s0lennité et le même poids. On voudrait trouver chez lui une plus grande variété de césure ; plus de liberté et de vie. Il n’use pas de toutes ces méthodes qui renouvellent la pensée en en renouvelant la forme : enjambement, déplacement de la césure, vers brisé. ... Toujours les mêmes pieds dans le même ordre et au mème endroit du vers : il a le don d’être d’une monotonie très caractéristique. Sa poésie eu devient solennelle et poseuse ; la pensée est prisonnière et immobile. Au lieu de gagner par la forme, comme chez certains poètes qui disent des rieus admirables, elle en est toute meurtrie.

Va-t-elle du moins trouver dans le mot une force ou une grâce nouvelle ? Il faut bien avouer que non.

Crémazie n’a pas le don de découvrir le mot pittoresque, —ou gracieux, —ou enflammé, —ou brillant,—ou tout ce que vous voudrez. Les

grue

mots ne sont pour lui que des signes ; et tous lui semblent bons pourvu qu'ils expriment sa ponsée. Il ne se préoccupe pas de trouver une image qui agisse sur l’idée, comme un miroir puissant sur un rayon lumineux ; et.il ne cher che pas non plus à en mulviplier l'effet, en la brisant comme avec un prisme. Il es! même curieux qu'il en soit à ce point indifférent

I! serait intéressant de rechercher fidèlement toutes les formules d’un autre âge que Crémazie apporte à la composition de ses poésies ; peu lui importe d'où vient tel mot ou telle phrase, si elle a place dans son vers et si elle exprime ce qu'il veut dire. Et la simplicité, qui peut avoir son mérite en prose, ne nous plaît guère en poésie ; car à quoi bon rimer, si nous parlons comme tout le monde. La poésie destinée à rehausser la pensée et non pas seulement à l’exprimer, ne peut se passer d’un vêtement brillant, Nous l'avons déjà dit.

Crémazie trouve quelquefois un mot sonore et ronflant ; son vers a de la vigueur, de l’ampleur ; mais il n’a absolument ni grâce, ni tendresse. Quand il touche l’âme, c’est par la pensée et non par le mot : sa poésie est toute en tière en lui-même, elle y perd beaucoup d’avoir à parler au dehors. Et si c’est vrai pour tous les poètes, il semble que ce soit plus vrai pour Crémazie que pour tous les autres. Jamais peut-être on a vu une telle splendeur de pensée unie à une telle pauvreté d'expression

Là même où ii a de la vigueur, il ne se départit pas d’un certain défaut que l’on attribue souvent aux acteurs, et qu’on trouve également

chez les poètes : le ron ron tragique, cette monotonie fatigante et somnolente, qui peut provenir parfois de lu splendeur uniforme et continue ; et qui nait ordinairement de l'effort impuissant qui pousse vers le grand et l'effet.

Si nous avons dit dans une partie de cite étude que Crémazie a quelquefois été classique par la forme, nous aurions dû ajouter qu'il a été un pauvre classique ; et c'est surtout par sA 50lennité, sa pose involontaire sans doute, moins réelle, son goût pour les formules générales et les grands mots, par enfin son imitation (dans la forme toujours) qu’il se rapproche des classiques,—des mauvais classiques, bien entendu.

On découvre chez lui quelques vers qui n’obéissent pas à cette règle et qui s'en trouvent bien. Il dira par exemple de Louis XV avec assez de bonheur, à propos de La DuBary:

Il voyait, sans rougir, rejaillir sur son front

Les eclats de la houe où sa main l'avait prise. où encore d’un drapeau :

L'héroïque poème enfermé dans tes plis.

ou de l'amitié :

Cet odorant parfum que notre âme recèle.

ou dans les AMilles-Iles, il trouvera, coup sur

coup, deux comparaisons, ce qui ne lui est pas habituel :

Et Seville, dont la tour brille Comme un rubis dans un écrin;

L'Escurial i

Comme un remords au fond du cœur Et encore il faut avouer qu’elles ne sont pas fameuses.

Dans sa Promenade de Trois Morts, il y aurait plus à citer, au point de vue de la forme. Nous donnons quelques exemples. Des morts récents, il dira :

Ils semblent de la mort être les nouveau-n#s. ou encore, d’une larme :

0 larme de ma mère, Petite goutte d'eau, Qui tombe sur ma bière Comme sur un berceau.

et plus loin (c’est peut-être une des strophes

plus délicatement expressive de Crémazie) :

Si cette fleur du ciel qu'on nomme l'espérance Sur les tombeaux peut se cueillir, Jamais dans le séjour de l'éternel silence On n’entend ses feuilles frémir.

Mais ces exemple: sont très rares : et le plus souvent on se trouve #n presence d'expressions vieillies et archi-fané:s, qui font à la pensée qu’elles recouvrent un tort considérable. Ainsi il dit atrocement :

O canadiens-Français, comme nolre àme est lière De pouvoir dire à tous : « La France, c'est ma mère!

Il semble qu’on ne puisse pas plus mal dire.

ACTAVE CREMAZIF

Il aime réanir deux grands mot qui résonnent avec bruit, et l'on trouve constamment en ses vers de ces assemblages, qui à la longue, deviennent presque amnsants. Ainsi :

Deux astres radieux, le courage et l'honneur... Le sang de tes martyrs au sang de tes héros

et il terminera ainsi ses strophes :

De l'héroïsme et de la Foi... Le Prétre et le Soldat...

L'industrie et la paix...

Le Pape et l'Empereur...

Ou pourrait citer longtemps.

Il n'hésite pas non plus à écrire: le doux bruit de l'onde fugitrve ; voue de tris'rsse ; fardeau de misères ; vent de la douleur ; ombres de la mort et autres périphrases absolument démodées. Et si ces expressions déplaisent déjà quand elles sont employées seules, leur réunion ne fait qu’accentuer ce caractère vanal. On en trouve rn Crémuzie plusieurs exemples frappants ; je cite :

Quand nos frères là-bas meurent au champd'honneur,

Si nous ne pouvons pas, partageant leurs vieloires,

Recevoir aveé eux les lauriers dont la Gloire Couronne un front vainqueur.

Veut-il opposer deux idées et tirer parti d’une comparaison, il le fait très souvent sans art et presque toujours en se servant de termes mille fois usités. Ainsi, dans l'Alonette il dira :

Car le bonheur brille devant nos yeux Comme un rayon de flamme.

Mais, comme l'alouetts à l'approche du soir Nos cœurs ont vu se perdre, aur ronces du chemin, Les chants et les vertus qui charmaient leur jeunesse.

Il use du reste très rarement de comparaisons et de figures. Il y est d'ailleurs très gauche ; souvent même la comparaison n’est qu’un besoin de rime, et elle ne s’en cache pas. Voyez plutôt :

Elle était douce, elle etait belle Comme Lia ;

Et comme toi, parant sa tète,

Elle semblait pour le ciel prète Ophélia !

Ces quelques citations feront comprendre, je l'espère, ce que nous trouvons à redire dans la poésie de Crémazie. Nous constatons avec joie des exceptions et nous sommes le premier à reconnaître que la muse de notre poète à trouvé quelquefois des accents dignes de sa pensée ; maïs c'est peu souvent. Et, si nous tenons compte de la forme seule, Crémazie est un poète très inférieur, peut-être, à nos jeunes

. poètes d'aujourd'hui, aux Gill, aux Nelligan, aux Reynier. Mais il les surpasse incomparablement par la pensée, par le souffle, par la vigueur, par toutes ces qualités qui font de lu un de nos très rares grand+ écrivains. Ii a véritablement commencé l'ère des poètes chez nous, et avant lui il n’y avait guère, comme le dit un critique judicieux, » que des pauvretés en honneur. …n

Mais les défauts prononcés de la forme de son vers l’empêchent d'être véritablement un grand poète, la poésie parfaite ou au moins su-

périeure ne pouvant se passer d’ornements extérieurs.

Quelquefois, rarement, sa lyre et sa muse ont chanté d'accord : il a alors plus que fait rimer de belles pensées, il a écriv de beaux vers, et c’est encore le Canada qui les lui a suggérés. Il est donc juste de terminer notre étude en les citant, et en exprimant le regret que ces vers ne soient pas plus nombreux chez lui :

O Canada, plus beau qu'un rayon de l'aurore, Te souvient-il des jours où, tout couvert encore Du manteau verdoyant de tes vieilles forêts,

Tu gardais pour toi seul ton fleuve gigantesque,

Tes lacs plus grands que ceux du poème dantesque, Et tes monts dont le ciel couronne les sommets ?

Te souvient-il des jours où, mirant dans les ondes Le feuillage orgueilleux de leurs branches fecondes ‘Tes immenses sapins saluaient ton réveil ?

Où déployant les dons de la grande nature.

Tu montrais, reposant sur un lit de verdure,

Ta sauvage grandeur aux rayons du soleil ?

Et enfin ces vers qui sont c:. quelque sorte le testament de son âme :

Il est sous le soleil un sol unique au monde,

Où le ciel a verse ses dons les plus brillants,

Où répandant ses biens la nature féconde

À ses vastes furèts mêle ses lacs géants.

Heureux qui le co

Et, ne quittant jamais pour chercher d'autres cieux Les rives du grand fleuve où le bonheur l'invite Sait vivre et sait mourir où dorment ses aïeux.

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