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arrêtée en pleine vigueur et à l'instant même où elle promettait beaucoup.
Nous ne saurions trop le regretter.
L'exil de Crémazie nous à sûrement privé de ses meilleurs poèmes, de ceux qu'il eût écrit dans la maturité de son esprit, et après avoir enfin imprimé à sa méthode — et par là, à son œuvre—un cachet d'originalité, qui lui manque presque toujours.
Hit puis, je me figure que ce beau et fier poète füt un jour descendu de son trône idéal, et qu'il eût écrit en prose. Sa Correspondance ne fait que nous convaincre qu’il eût été un de nos plus excellents prosateurs ; que n’avons-nous des preuves directes de ce que nous devons nous contenter de supposer ! Il en avait manifesté le désir lui-même, dans une des premières lettres de son exil : 1 Je voudrais aussi essayer la prose, ce mâle outil, comme l’appelait Veuil lot.n Nul n'était mieux doué que lui, pour y réussir.
Il avait puisé, dans ses nombreuses lectures, une connaissance profonde de la langue. Ses habitudes poétiques donnent à sa phrase quel que chose de doux et d’insinuant, uue mélanco'ique gravité, qui semble plus pleine de charme et de lib2rté, délivré: qu’elle est des exigences de la rimr, qui est toujours rebelle chez Crémazie, pour ne pas dire banale. l'autre part, sa modestie et -a simplicité enlèvent à la prose de Crémazie l’emphase et la perpétuelle
IS OCTAVE CREMAZIE floraison de la prose de presque tous les poètes. En le lisant, on oublie qu’il est poète, tant il semble à l’aise en dehors du Parnasse, Il est plus lui-méme ; et c'est surtout cela que l'or cherche chez un auteur, parce que là est l’originalité. L'ère des imitateurs classiques est close. À cette facilité poétique et limpide de la langue, Crémazie joint un véritable trésor d’érudition. L'abbé Casgrain nous apprend qu'il connaissait également bien la littérature allemande, espagnole, anglaise, italienne et française ; il citait ie Ramayana et les poètes arabes, Il avait même étudié le sanscrit. Cette érudition lui était devenue si familière, qu’il s'étonnait de ne pas la rencontre: partout ; et qu'il reproche à ses contemporains, assez plaisamment à mon sens, dans une de ses lettres, de ne pas avoir lu “ Dante, d’Alfieri, Goldoni, Gœthe, Métastase, Lope de Véga, Caldéron, Schiller, Schlegel, Lemondorff. . . . ” et on sent qu'il pouvait en nommer au moins une douzaine d’autres. Il était un peu comme ces vieux pro fesseurs tellement en possession de leur science qu’ils ne comprennent pas qu'ils ment à l’enigrer à leur: élèves.
Il avait donc d'amples qualités pour devenir un prosateur remarquable ; et nous n’hésitons pas à dire, qu'a ce point de vue, sa C'orrespondance donnait pour le moins, d'aussi belles promesses que ses poèmes d'avant l'exil.
Tandis que dans ja poésie, la pensée de Cré-
oètes.
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OCTAVE CREMAZIE 19 mazie prend une pose solennelle, et qu'elle est, en quelque sorte, figée dans un manteau de marbre, dont les plis sont brusquement sculptés, et qui la réduisent à une apparence d’im mobilité ; dans la prose, cette même pensée pal pite librement et ses ailes “ouvrant plus gran des, nous apprécions mieux la chatoyante variété de ses p'umes et la douceur de son duvet, Crémazie, dans sa correspon tance, nous laisse mieux voir sen esprit, si finement railleur ; son jugement, basé sur une connaissance très étendue et une vaste érudition ; et sa mélan colie, plus éplorée, avec de belles larmes dans les yeux, de ces larmes que le vers eût figées sur la joue, et qui coulent librement, ayant ce charme de plus de rester larmes, tout en étant perles.
“ Ceux qui ne conuaissent Crémazie que par ses poésies, n'ont vu qu’une part de son génie n a dit de lui son pieux historien ; et je ne sau rais trop le répéter. Si sa poésie constitue son plus bel héritage, parce qu'il y a dans le vers, comme dans le granit ou le bronze, une durabilité qui défie le temps; il n’en est pas moins vrai de dire que sa prose nous révèle plus parfaitement son originalité. J'aurai dit toute ma pensée, quand j'aurai ajouté que Crémazie a écrit de beaux vers, mais qu’il a énoncé des pensées nouvelles ; et dans l'histoire littéraire c’est moins la beauté qui compte, que la nouveauté. Ses poèmes orneront longtemps les
OCTAVE CREMAZIE recueils ; mais ses pensées ont pris leur vol dan: le monde azuré des idées ; elles y ont bâti Jeur frèle nid où palpitent déjà les espoirs futurs. Ses poésies peuvent être belles ; ce sont des statues de sel qui regardent en arrière. On en admire les formes en passant. Ses lettres, au contraire, sont pleines de formules pratiques ; elles remplissent un but, elles font avancer d’un pas le mouvement littéraire ; elles sont quelque chose dans le progrès intellectuel du
pays. Et c’est pour cela que si nous les admirons moins que ses poésies, — ce qui d’ailleurs n’est
pas sûr — nous y attachons une plus grande
importance.
Et puis ces lettres nous aident à connaître Crémazie ; nous y puisons de précieux renseignements sur sa vie et ses aspirations.
S'agit-il de connaître le poète? Elles nous révèlent tout ce qu'a été pour lui la poésie.
n Rêver en écoutant chanter dans mon âme l'oiseau bleu de la poésie, tel eût été le bonheur pour moi. » Crémazie aimait tellement la poésie, qu’il éprouvait une réelle ivresse dans la seule composition intérieure de ses poèmes. On a vu déjà des poètes écrire, dans l'intimité de leur cabinet de travail, des vers, dont la seule jecture les satisfaisait , et le public n’était admis que plus tard à la connaissance de ces soi-
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