LIVRE IV, ODE VI
Voudrait, redoutant sa victoire,
Au sein d'un bonheur sans mémoire,
Fuir son triste et noble avenir ?
Chateaubriand, je t'en atteste, Toi , qui , déplacé parmi nous , Reçus du ciel le don funeste Qui blesse notre orgueil jaloux ; Quand ton nom doit survivre aux âges , Que t'importe, avec ses outrages, A toi, géant, un peuple nain?
Tout doit un tribut au génie.
Eux , ils n'ont que la calomnie :
Le serpent n'a que son venin.
Brave la haine empoisonnée !
Le nocher rit des flots mouvants , Lorsque sa poupe couronnée •
Entre au port à l'abri des vents.
Longtemps ignoré dans le monde , Ta nef a lutté contre Fonde Souvent prête à l'ensevelir ; Ainsi jadis le vieil Homère Errait inconnu sur la terre , Qu'un jour son nom devait remplir !
Jeune encor, quand des mains du crime La France en deuil reçut des fers, Tu fuis : le souffle qui t'anime
m LE GÉNIE.
S'éveilla dans l'autre univers.
Contemplant ces vastes rivages,
Ces grands fleuves,' ces bois sauvages ,
Aux humains tu disais adieu ;
Car dans ces lieux que l'homme ignore,
Du moins ses pas n'ont point encore
Effacé les traces de Dieu.
Tu vins , dans un temps plus tranquille ,
Fouler cette terre des arts ,
Où croît le laurier de Virgile ,
Où tombent les murs des Césars.
Tu vis la Grèce humble et domptée :
Hélas ! il n'est plus de Tyrtée
Chez ces peuples , jadis si grands ;
Les Grecs courbent leurs fronts servîtes >
Et le rocher des Thermopyles !
Porte les tours de leurs tyrans 1
Ces cités que vante l'histoire Pleurent leurs enfants aguerris , Le vieux souvenir de leur gloire N'habite plus que leurs débris.
Les dieux ont fui : dans les prairies , Adieu les blanches théories !
Plus de jeux, plus de saints concerts I Adieu les fêtes fraternelles !
L'airain qui gronde aux Dardanelles Trouble seul les temples déserts.
Mais si la Grèce est sans prestiges , Tu savais des lieux solennels