‹ Odes et ballades (volume 2)Chapitre 169 sur 216 · LIVRE V, ODE XIX · texte numérisé non relu

LIVRE V, ODE XIX

L'absence a sur mon âme étendu sa nuit sombre ; C'en est fait; chaque pas m'y plonge plus ayant, Et dans cet autre enfer, plein de douleurs amères, De tourments insensés, d'angoisses, de chimères, Me voilà descendu vivant!

Que faire maintenant de toutes mes pensées, De mon front, qui dormait dans tes mains enlacées, De tout ce que j'entends, de tout ce que je vois ? Que faire de mes maux, sans toi pleins d'amertume, De mes yeux dont la flamme à tes regards s'allume, De ma voix qui ne sait parler qu'après ta voix ?

Et mon œil tour à tour, distrait, suit dans l'espace Chaque arbre du chemin qui paraît et qui passe, Les bois verts, le flot d'or de la jaune moisson, Et les monts, et du soir l'étincelante étoile, Et les clochers aigus, et les villes que voile Un dais de brume à l'horizon !

Qu'importe les bois verts, la moisson, la colline,

Et l'astre qui se lève et l'astre qui décline,

Et la plaine et les monts, si tu ne les vois pas ?

Que me font ces châteaux, ruines féodales,

Si leur donjon moussu n'entend point sur ses dalles

Tes pas légers courir à côté de mes pas?

Ainsi donc aujourd'hui, demain, après encore, U faudra voir sans toi naître et mourir l'aurore,

266 LE VOYAGE

Sans toi! sans ton sourire et ton regard joyeux! Sans t'entendre marcher près de moi quand je rêve; Sans que ta douce main, quand mon front se soulève, Se pose en jouant sur mes yeux!

Pourtant, il faut encore, à tant d'ennuis en proie, Dans mes lettres du soir t* envoyer quelque joie, Dire : « Console-toi, le calme m'est rendu ; » Quand je crains chaque instant qui loin de toi s'écoule, Et qu'inventant des maux qui t'assiègent en foule, Chaque heure est sur ma tète un glaive suspendu !

Que fais-tu maintenant? Près du foyer sans doute La carte est déployée, et ton œil suit ma route; • Tu dis : « Où peut-il être? Ah ! qu'il trouve en tous Meutx De tendres soins, un cœur qui l'estime et qui l'aime, Et quelque bonne" hôtesse, ayant, comme moi-même, Un être cher sous d'autres cieux!

« Comme il s'éloigne vite, hélas! j'en suis certaine,

H a déjà franchi cette ville lointaine,

Ces forêts, ce vieux pont d'un grand exploit témoin;

Peut-être en ce moment il roule en ces vallées,

Par une croix sinistre au passant signalées,

Où l'an dernieK... Pourvu qu'il soit déjà plus loin! »

Et mon père, essuyant une larme qui brille,

T'invite en souriant à sourire à ta fille :

« Rassurez-vous ! bientôt nous le reverrons tous.

Page 1