‹ Odes et ballades (volume 2)Chapitre 171 sur 216 · LIVRE V, ODE XX · texte numérisé non relu

LIVRE V, ODE XX

C'est pour un tel bonheur, dès l'enfance rêvé, Que j'ai longtemps souffert et que j'ai tout bravé !

Dans nos temps de fureurs civiles, Je te dois .une paix que rien ne peut troubler; Plus de vide en mes jours ! Pour moi tu sais peupler

Tous les déserts, même les villes!

Chaque étoile à son tour vient apparaître au ciel. Tels, quand un grand festin d'ambroisie et de miel

Embaume une riche demeure, Souvent sur le velours et le damas soyeux, On voit les plus hâtifs des convives joyeux

S'asseoir au banquet avant l'heure.

Vois, c'est un météore! il éclate et s'éteint.

Plus d'un grand homme, aussi , d'un mal secret atteint,

Rayonne et descend dans la tombe.

Le vulgaire l'ignore et suit le tourbillon ; Au laboureur courbé le soir sur le sillon

Qu'importe l'étoile qui tombe?

Ah! tu n'es point ainsi, toi dont les nobles pleurs De toute âme sublime honorent les malheurs!

Toi qui gémis sur le poëte !

Toi qui plains la victime et surtout les bourreaux ! Qui visites souvent la tombe des héros,

Silencieuse, et non muette !

Si quelque ancien château, devant tes pas distraits, Lève son donjon noir sur les noires forêts,

Bien loin de la ville importune ; Tu t'arrêtes soudain ; et ton œil tour à tour

Cherche et perd à travers les créneaux de la tour Le pâle croissant de la lune.

C'est moi qui t'inspirai d'aimer ces vieux piliers, Ces temples où jadis les jeunes chevaliers

Priaient, armés par leur marraine; Ces palais où parfois le poëte endormi A senti sur sa bouche entr'ouverte à demi

Tomber le baiser d'une reine.

Mais rentrons : vois le ciel d'ombres s'environner ; Déjà le frêle esquif qui nous doit ramener

Sur les eaux du lac étincelle ; Cette barque ressemble à nos jours inconstants Qui flottent dans la nuit sur l'abîme des temps ;

Lé gouffre porte là nacelle I

La vie à chaque instant fuit vers l'éternité; Et le corps, sur la terre où l'âme l'a quitté,

Reste comme un fardeau frivole.

Ainsi quand meurt la rose, aux royales couleurs, Sa feuille, que l'aurore en vain baigne de pleurs,

Tombe, et son doux parfum s'envole!

Octobre 1825.

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