LIVRE V, ODE XXI
« Esclaves d'une loi fatale , Sachons taire les maux soufferts.
Pourquoi veux-tu donc que j'étale La meurtrissure de mes fers ?
Aux yeux que la misère effraie , Qu'importe ma secrète plaie ?
Passez , je dois vivre isolé ; Vos voix ne sont qu'un bruit sonore ; Passez tous ! j'aime mieux encore Souffrir que d'être consolé 1
« Je n'appartiens plus à la vie.
Qu'importe si parfois mes yeux, Soit qu'on me plaigne ou qu'on m'envie , Lancent un feu sombre ou joyeux?
Qu'importe , quand la coupe est vide, Que ses bords , sur la lèvre avide , Laissent encore un goût amer ?
A-t-il vaincu le flot qui gronde , Le vaisseau qui, perdu sous l'onde , Lève encor son mât sur la mer?
« Qu'importe mon deuil solitaire?
D'autres coulent des jours meilleurs.
Qu'est-ce que le bruit de la terre ?
Un concert de ris et de pleurs.
Je veux, comme tous les fils d'Eve, Sans qu'une autre 'main le soulève , Porter mon fardeau jusqu'au soir ; A la foule qui passe et tombe , Qu'importe au seuil de quelle tombe Mon ombre un jour ira s'asseoir? »