LIVRE I, ODE XI
Aux fêtes qu'il vouait à ces vainqueurs esclaves , Il invitait les rois vaincus !
Dix empires conquis devinrent ses provinces. "* 11 ne fut pas content dans son orgueil fatal. — Il ne voulait dormir qu'en une cour de princes ,
Sur un trône continental 1 Ses aigles , qui volaient sous vingt cieux parsemées ,
Au Nord, de sesjongues armées
Guidèrent l'immense appareil; Mais là, parut recueil de sa course hardie.
Les peuples sommeillaient : un sanglant incendie
Fut l'aurore du grand réveil 1
Il tomba Roi; — puis, dans sa route,
Il voulut, fantôme ennemi,
Se relever, afin sans doute
De ne plus tomber à demi.
Alors , loin de sa tyrannie ,
Pour qu'une effrayante harmonie
Frappât l'orgueil anéanti ,
On jeta ce captif suprême
Sur un rocher, débris lui-même
De quelque ancien monde englouti !
Là, se refroidissant comme un torrent de lave, Gardé par ses vaincus, chassé de l'univers; Ce reste d'un tyran, en s'éveillant esclave,
M'avait fait que changer de fers.
Des trônes restaurés écoutant la fanfare,
Il brillait de loin comme un phare ,
Montrant l'écueil au nautonnier.
Il mourut. — Quand ce bruit éclata dans nos villes , Le monde respira dans les fureurs civiles , Délivré de son prisonnier !
Ainsi l'orgueil s'égare en sa marche éclatante, Colosse né d'un souffle et qu'un regard abat. — Il fit du glaive un sceptre, et du trône une tente. '
Tout son règne fut un combat.
Du fléau qu'il portait lui-même tributaire,
Il tremblait,. prince de la terre;
Soldat, on vantait sa valeur.
Retombé dans son cœur comme dans un abîme, Il passa par la gloire, il passa par le crime, .
Et n'est arrivé qu'au malheur.
Peuples, qui poursuivez d'hommages Les victimes et les bourreaux, Laissez -le fuir seul dans les âges : — Ce ne sont point là les héros !
Ces faux dieux, que leur siècle encense, Dont l'avenir hait la puissance, Vous trompent dans votre sommeil ; Tels que ces nocturnes aurores Où passent de grands météores, Mais que ne suit pas le soleil.
Mars 1822.