LIVRE n, ODE I
Vous! ô mes chants, adieu! cherchez votre fumée!
Bientôt , sollicitant ma porte refermée , Vous pleurerez, au sein du bruit, Ce temps où , cachés sous des voiles , Vous étiez pareils aux étoiles Qui ne brillent que pour la nuit ;
Quand, tour à tour prenant -et rendant la balance, Quelques amis, le soir, vous jugeaient en silence,
Poètes, par la lyre émus,
Qui fuyaient la ville sonore ,
Et transplantaient les fleurs d'Isaure
Dans les jardins d'Académus.
Gomme un ange porté sur ses ailes dorées, Vous veniez, murmurant des paroles sacrées;
Pour abattre et pour relever,
Vous disiez, dans votre délire,
Tout ce que peut chanter la lyre,
Tout ce que l'âme peut rêver.
Disputant un prix noble en une sainte arène, Vous laissiez tout F Olympe aux fils de l'Hippocrène, Rivaux de votre ardent essor; Ainsi que l'amant d'Atalante, Pour rendre leur course plus lente , Vous leur jetiez les pommes d'or.
On vous voyait, suivis de sylphes et de fées,
Liant d'anciens faisceaux à nos jeunes trophées, Chanter les camps et leurs travaux, Ou pousser des cris prophétiques , Ou demander aux temps gothiques Leurs vieux contes , toujours nouveaux.
Souvent vos luths pieux consolaient les couronnes , Et du haut du trépied vous défendiez les trônes ; Souvent, appuis de l'innocent, Comme un tribut expiatoire , Vous mêliez , pour fléchir l'histoire , Une larme à des flots de sang. .
C'en est fait maintenant , pareils aux hirondelles , Partez; qu'un même but vous retrouve fidèles.
Et moi, pourvu qu'en vos combats
De votre foi nul cœur ne doute ,
Et qu'une âme en secret écoute
Ce que vous lui direz tout bas;
Pourvu, quand sur les flots, en vingt courants contraires, L'ouragan chassera vos voiles téméraires ,
Qu'un seul ami, plaignant mon sort,
Vous voyant battus de l'orage,
Pose un fanal sur le rivage, * S'afflige, et vous souhaite un port;
D'un œil moins désolé je verrai vos naufrages. Mais le temps presse, allez! rassemblez vos courages.