LIVRE II, ODE ni
Le caveau froid où , dans les ombres, Sous des murs que le temps abat, Les preux , sourds au vent qui murmure , Dorment couchés dans leur armure, Comme la veille d'un combat.
« Aujourd'hui, parmi les cascades, Sous le dôme des bois touffus , Les piliers , les sveltes arcades , Hélas! penchent leurs fronts confus; Les forteresses écroulées, Par la chèvre errante foulées , Courbent leurs têtes de granit ; Restes qu'on aime et qu'on vénère !
L'aigle à leurs tours suspend son aire , L'hirondelle y cache son nid.
« Comme cet oiseau de passage ,
Le poète, dans tous les temps,
Chercha , de voyage en voyage ,
Les ruines et le printemps.
Ces débris , chers à la patrie ,
Lui parlent de chevalerie ;
La gloire habite leurs néants ;
Les héros peuplent leurs décombres; —
Si ce ne sont plus que des ombres ,
Ce sont des ombres de géants 1
« O Français! respectons ces restes!
Le ciel bénil les fils pieux Qui gardent, dans les jours funestes , L'héritage de leurs aïeux.
Comme une gloire dérobée, Comptons chaque pierre tombée; Que le temps suspende sa loi ; Rendons les Gaules à la France, Les souvenirs à l'espérance, Les vieux palais au jeune roi!... »
— Tais-toi, lyre! Silence ! ô lyre du poète!
Ah ! laisse en paix tomber ces débris glorieux* Au gouffre où nul ami, dans sa douleur muette,
Ne les suivra, longtemps des yeux !
Témoins que les vieux temps ont laissés dans notre âge,
Gardiens d'un passé qu'on outrage , *
Ah ! fuyez ce siècle ennemi !
Croulez , restes sacrés , ruines solennelles ! Pourquoi veiller encor, dernières sentinelles
D'un camp pour jamais endormi?
Ou plutôt y — que du temps la marche soit hâtée. Quoi donc ! n'avons-nous point parmi nous ces héros Qui chassèrent les rois de leur tombe insultée,
Que les morts ont eus pour bourreaux;?
Honneur à ces vaillants que notre orgueil renomme !
Gloire à ces braves! Sparte et Rome
Jamais n'ont vu d'exploits plus beaux!
Gloire ! ils ont triomphé de ces funèbres pierres, Ils ont brisé des os, dispersé des poussières!
Gloire ! ils ont proscrit des tombeaux !