LIVRE II, ODE m
Quel Dieu leur inspira ces travaux intrépides? Tout joyeux du néant par leurs soins découveit , Peut-être ils ne voulaient que des sépulcres vides,
Comme ils n'avaient qu'un ciel désert?
Ou, domptant les respects dont la mort nous fascine,
Leur main peut-être, en sa racine,
Frappait quelque auguste arbrisseau; Et, courant en espoir à d'autres hécatombes, Leur sublime courage , en attaquant ces tombes ,
S'essayait à vaincre un berceau?...
Qu'ils viennent maintenant, que leur foule s'élance, Qu'ils se rassemblent tous , ces soldats aguerris I Voilà des ennemis dignes de leur vaillance :
Des ruines et des débris.
Qu'ils entrent sans effroi sous ces portes ouvertes ;
Qu'ils assiègent ces tours désertes;
Un tel triomphe est sans dangers.
Mais qu'ils n'éveillent pas les preux de ces murailles : Ces ombres qui jadis ont gagné des batailles
Les prendraient pour des étrangers !
Ce siècle entre les temps veut être solitaire. Allons! frappez ces murs, des ans encor vainqueurs. Non, qu'il ne reste rien des vieux jours sur la terre :
Il n'en reste rien dans nos cœurs. •
Cet héritage immense , où nos gloires s'entassent ,
Pour les nouveaux peuples qui passent,
Est trop pesant à soutenir; Il retarde leurs pas , qu'un même élan ordonne. Que nous fait le passé ? Du temps que Dieu nous donne,
Nous ne gardons que l'avenir.
Qu'on ne nous vante plus nos crédules ancêtres î Ils voyaient leurs devoirs où nous voyons nos droits. Nous avons nos vertus. Nous égorgeons les prêtres,
Et nous assassinons les rois. — Hélas 1 il est trop vrai, l'antique Honneur de France,
La Foi , sœur de l'humble Espérance ,
Ont fui notre âge infortuné ; Des anciennes vertus le crime a pris la place ; Il cache leurs sentiers, comme la ronce efface
Le seuil d'un temple abandonné.
Quand de ses souvenirs la France dépouillée,
Hélas ! aura perdu sa vieille majesté , •
Lui disputant encor quelque pourpre souillée ,
Ils riront de sa nudité !
Nous, ne profanons point cette mère sacrée.
Consolons sa gloire éplorée ,
Chantons ses astres éclipsés.
Car notre jeune muse, affrontant l'anarchie, Ne veut pas secouer sa bannière, blanchie
De la poudre des temps passés.