LIVRE II, ODE X
ODE DIXIEME
O muse , qui daignas me soutenir dans une carrière aussi longue que périlleuse, retourne maintenant aux célestes demeures!... Adieu, consolatrice de mes jours, toi qui partageas mes plaisirs, et bien plus souvent mes douleurs !
Chateaubriand, les Martyrs.
Et toi, dépose aussi la lyre !
Qu'importe le dieu qui t'inspire , A ces mortels vains et grossiers ?
On en rit quand ta main l'encense.
Brise donc ce luth sans puissance !
Descends de ce char sans «coursiers !
Oh ! qu'il est saint et pur le transport du poète ,
Quand il voit en espoir, bravant la mort muette ,
Du voyage des temps sa gloire revenir l
Sur les âges futurs , de sa hauteur sublime
Il se penche , écoutant son lointain souvenir ;
Et son nom , comme un poids jeté dans un abîme ,
Éveille mille échos au fond de l'avenir.
Je n'ai point cette auguste joie.
Les siècles ne sont point ma proie :
La gloire ne dit pas mon rang.
Ma Muse, en l'orage qui gronde, Est tombée au courant du monde , Comme un lis aux. flots d'un torrent.
Pourtant, ma douce Muse est innocente et belle.
L'astre de Bethléem a des regards pour elle :
J'ai suivi l'humble étoile, aux rois pasteurs pareil.
Le Seigneur m'a donné le don de sa parole ,
Car son peuple l'oublie en un lâche sommeil ;
Et, soit que mon luth pleure , ou menace ou console ,
Mes chants volent à Dieu, comme l'aigle au soleil.
Mon âme à sa source embrasée
Monte de pensée en pensée;
Ainsi du ruisseau précieux
Où l'Arabe altéré s'abreuve,
La goutte d'eau passe au grand fleuve,
Du fleuve aux mers, des mers aux cieux.
Mais , ô fleurs sans parfums , foyers sans étincelles , Hommes 1 l'air parmi vous manque à mes larges ailes. Votre monde est borné, votre souffle est mortel ! TL.es lyres sont pour vous comme des voix vulgaires. Je m'enivre d'absinthe : enivrez-vous de miel. Bien : — aimez vos amours et combattez vos guerres, Vous, dont l'œil mort se ferme à tout rayon du ciel!
Sans éveiller d'écho sonore J'ai haussé ma voix faible encore; Et ma lyre aux fibres d'acier A passé sur ces âmes viles,