‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 123 sur 142 · DE LA NONNE · texte numérisé non relu

DE LA NONNE

Acàbose vuestro bien Y vues tr os maies no acaban.

Reproches al Rey Rodrigo.

Venez , vous dont l'œil étincello , Pour entendre une histoire encor, Approchez : je vous dirai celle De dona Padilla del Flor.

Elle était d'Alanje, où s'entassent Les collines et les halliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Il est des filles à Grenade!

Il en est à Séville aussi, Qui , pour la moindre sérénade , A l'amour demandent merci ; Il en est que d'abord embrassent , Le soir, les hardis cavaliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers!

Ce n'est pas sur ce ton frivole Qu'il faut parler de Padilla , Car jamais prunelle espagnole D'un feu plus chaste ne brilla ; Elle fuyait ceux qui pourchassent Les filles sous les peupliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent ,

Rien ne touchait ce cœur farouche , Ni doux soins, ni propos joyeux; Pour un mot d'une belle bouche , Pour un signe de deux beaux yeux , On sait qu'il n'est rien que ne fassent Les seigneurs et les bacheliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Elle prit le voile à Tolède , Au grand soupir des gens du lieu , Comme si , quand on n'est pas laide , On avait droit d'épouser Dieu.' Peu s'en fallut que ne pleurassent Les soudards et les écoliers. — Enfants, voici des bœufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Mais elle disait : « Loin du monde , » Vivre et prier pour les méchants !

» Quel bonheur ! quelle paix profonde » Dans la prière et dans les chants !

» Là , si les démons nous menacent , » Les anges sont nos boucliers ! » — Enfants, voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Or, la belle à peine clottrée , Amour dans son cœur s'installa.

Un fier brigand de la contrée Vint alors et dit : Me voilà !

Quelquefois les brigands surpassent En audace les chevaliers. — Enfants, voici des boeuf» qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Il était laid : des traits austères , La main pins rude que le gant ; Mais l'amour a bien des mystères , Et la nonne aima le brigand. On voit des biches qui remplacent Leurs beaux cerfs par des sangliers. — Enfants, voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Pour franchir la sainte limite , Pour approcher du saint couvent »

Souvent le brigand d'un ermite Prenait le cilice, et souvent La cotte de maille ou s'enchâssent Les croix noires des Templiers. — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

La nonne osa, dit la chronique, Au brigand par l'enfer conduit , Aux pieds de sainte Véronique Donner un rendez-vous la nuit, A l'heure où les corbeaux croassent , Volant dans l'ombre par milliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Padilla voulait, anathème !

Oubliant sa vie en un jour, Se livrer, dans l'église même , Sainte à l'enfer, vierge à l'amour, Jusqu'à l'heure pâle où s'effacent Les cierges sur les chandeliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Or quand, dans la nef descendue , La nonne appela le bandit , Au lieu de la voix attendue , C'est la foudre qui répondit.

Dieu voulut que ses coups frappassent Les amants par Satan liés. — Enfants, voici des bœufs qui passent,

Aujourd'hui , des fureurs divines Le pâtre enflammant ses récits, Vous montre au penchant des ravines Quelques tronçons de murs noircis, Deux clochers que les ans crevassent, Dont l'abri tûrait ses béliers. — Enfants, voici des bœufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Quand la nuit , du cloître gothique Brunissant les portraits béants, Change à l'horizon fantastique Les deux clochers en deux géants; A l'heure où les corbeaux croassent , Volant dans l'ombre par milliers ;... — Enfants, voici des bœufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Une nonne , avec une lampe ,

Sort d'une cellule à minuit ;

Le long des murs le spectre rampe,

Un autre fantôme le suit ;

Des chaînes sur leurs pieds s'amassent ;

De lourds carcans sont leurs colliers —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

La lampe vient, s'éclipse, brille, Sous les arceaux court se cacher, Puis tremble derrière une grille , Puis scintille au bout d'un clocher ;

Et ses rayons dans l'ombre tracent Des fantômes multipliés. — Enfants, voici des bœufs qui passent ,

Les deux spectres qu'un feu dévore , Traînant leur suaire en lambeaux , Se cherchent pour s'unir encore , En trébuchant sur des tombeaux ; Leurs pas aveugles s'embarrassent Dans les marches des escaliers. — Enfants, voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Mais ce sont des escaliers fées

Qui sous eux s'embrouillent toujours ;

L'un est aux caves étouffées ,

Quand l'autre marche au front des tours ;

Sous leurs pieds, sans fin se déplacent

Les étages et les paliers. —

Enfants, voici des bœufs qui passent,

Cachez vos rouges tabliers !

Élevant leurs voix sépulcrales , Se cherchant les bras étendus , Ils vont... les magiques spirales Mêlent leurs pas toujours perdus ; Ils s'épuisent et se harassent En détours, sans cesse oubliés. — Enfants, voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

La pluie alors , à larges gouttes , Bat les vitraux frêles et froids ; Le vent siffle aux brèches des voûtes ; Une plainte sort des beffrois , On entend des soupirs qui glacent , Des rires d'esprits familiers. — • Enfants, voici des bœufs qui passent,

Une voix faible , une voix liante Disent : « Quand finiront les jours ?

Ah ! nous souffrons par notre faute; Mais l'éternité , c'est toujours !

Là , les mains des heures se lassent A retourner les sabliers... » — Enfants, voici des bœufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

L'enfer, hélas! ne peut s'éteindre. - Toutes les nuits , dans ce manoir, Se cherchent sans jamais s'atteindre Une ombre blanche, un spectre noir, Jusqu'à l'beure pâle où s'effacent Les cierges sur les chandeliers. — Enfants , voici des bœufs qui passent , Cachez vos rouges tabliers !

Si , tremblant à ces bruits étranges , Quelque nocturne voyageur En se signant demande aux anges Sur qui sévit le Dieu vengeur!

Des serpents de feu qui s'enlacent Tracent deux noms sur les piliers. — Enfants, voici des bœufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Cette histoire de la novice , Saint Ildefonse, abbé, voulut Qu'afin de préserver du vice Les vierges qui font leur salut, Les prieures la racontassent Dans tous les couvents réguliers. — Enfants, voici des bœufs qui passent, Cachez vos rouges tabliers !

Avril 1828.

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