‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 124 sur 142 · A M. CHARLES N · texte numérisé non relu

A M. CHARLES N

Hic chorus ingens

.... Colit orgia.

Aviknus.

Voyez devant les murs de ce noir monastère La lune se voiler, comme pour un mystère !

L'esprit de minuit passe, et, répandant l'effroi , Douze fois se balance au battant du beffroi.

Le bruit ébranle l'air, roule, et long-temps encore Gronde, comme enfermé sous la clocbe sonore.

Le silence retombe avec l'ombre... Écoutez!

Qui pousse ces clameurs? qui jette ces clartés? Dieu! les voûtes, les tours, les portes découpées, D'un long réseau de feu semblent enveloppées , Et l'on entend l'eau sainte, où trempe un buis bénit , Bouillonner à grands flots dans l'urne de granit !... A nos patrons du ciel recommandons nos âmes ! Parmi les rayons bleus , parmi les rouges flammes , Avec des cris , des chants, des soupirs, des abois, Voilà que de partout, des eaux, des monts, des bois, Les larves, les dragons, les vampires, les gnomes, Des monstres dont l'enfer rêve seul les fantômes , La sorcière échappée aux sépulcres déserts, Volant sur le bouleau qui siffle dans les airs,

Les nécioniants , parés de tiares mystiques ,

Où brillent flamboyants les mots cabalistiques,

Et les graves démons , et les lutins rusés ,

Tous , par les toits rompus , par les portails brisés ,

Par les vitraux détruits que mille éclairs sillonnent ,

Entrent dans le vieux cloître où leurs flots tourbillonnent !

Debout au milieu d'eux, leur prince Lucifer

Cache un front de taureau sous la mitre de fer ;

La chasuble a voilé son aile diaphane ,

Et sur l'autel croulant il pose un pied profane.

O terreur ! Les voilà qui chantent dans ce lieu

Où veille incessamment l'œil éternel de Dieu .

Les mains cherchent les mains. . . Soudain la ronde immense,

Comme un ouragan sombre, en tournoyant commence.

A l'œil , qui n'en pourrait embrasser le contour,

Chaque hideux convive apparaît à son tour;

On croirait voir l'enfer tourner dans les ténèbres

Son zodiaque affreux, plein de signes funèbres.

Tous volent , dans le cercle emportés à la fois.

Satan règle du pied les éclats de leurs voix ;

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales,

Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

« Mêlons-nous sans choix !

» Tandis que la foule » Autour de lui roule, » Satan joyeux foule » L'autel et la croix.

» L'heure est solennelle.

» La flamme éternelle » Semble, sur son aile, » La pourpre des rois 1 »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales, Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

n Oui , nous triomphons !

» Venez , sœurs et frères , » De cent points contraires , y Des lieux funéraires , » Des antres profonds.

» L'enfer vous escorte :

» Venez en cohorte » Sur des chars qu'emporte » Le vol des griffons ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales, Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

« Venez sans remords î

» Nains aux pieds de. chèvre,

» Goules , dont la lèvre

» Jamais ne se sèvre

» Du sang noir des morts !

» Femmes infernales,

» Accourez rivales!

» Pressez vos cavales

» Qui n'ont point de mors ! »

Et leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

<c Juifs \ par Dieu frappés, » Zingaris , Bohèmes , » Chargés d'anathèmes , » Follets, spectres blêmes » La nuit échappés, » Glissez sur la brise , » Montez sur la frise » Du mur qui se brise , » Volez, ou rampez! »

Et leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morte couchés sous le pavé des salles.

« Venez, boucs méchants, » Psylles aux corps grêles, » Aspioles frêles, » Comme un flot de grêles, » Fondre dans ces champs 1 » Plus de discordance!

» Venez en cadence » Élargir la danse, » Répéter les chants ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales, Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

« Qu'en ce beau moment, » Les clercs en magie » Brûlent dans l'orgie » Leur barbe rougie » D'un sang tout fumant; » Que chacun envoie >» Au feu quelque proie , » Et sous ses dents broie » Un pâle ossement ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales, Troublent les morts couchés sous le pavé dea salles.

« Riant au saint lieu, » D'une voix hardie , » Satan parodie » Quelque psalmodie » Selon saint Matthieu , » Et dans la chapelle » Où son roi l'appelle , » Un démon épèle » Le livre de Dieu ! »

Et leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

« Sorti des tombeaux , » Que dans chaque stalle » Un faux moine étale » La robe fatale » Qui brûle ses os , » Et qu'un noir lévite >» Attache bien vite » La flamme maudite » Aux sacrés flambeaux ! »

Et leurs pas, ébranlant les arches colossales, Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

« Satan vous .verra !

» De vos mains grossières

» Parmi des poussières ,

» Écrivez, sorcières :

» Abracadabra!

» Volez , oiseaux fauves , '

» Dont les ailes chauves

» Aux ciels des alcôves

» Suspendent Smarra 1 »

Et leurs pas , ébranlant les arches colossales , Troublent les morts couchés sous le pavé des salles.

« Voici le signal ! — » L'enfer nous réclame :

» Puisse un jour toute âme » N'avoir d'autre flamme » Que son noir fanal !

» Puisse notre ronde, » Dans l'ombre profonde , » Enfermer le monde >» D'un cercle infernal ! »

L'aube pâle a blanchi les arches colossales.

Il fuit, l'essaim confus des démons dispersés !

Et les morts rendormis sous le pavé des salles,

Sur leurs chevets poudreux posent leurs fronts glacés.

Octobre 1825.

Leur ombre vagabonde, à travers le feuillage, Frémira ; sur les vents ou sur quelque nuage, Tu les verras descendre ; ou, du sein de la mer S'élevant comme un songe, étinceler dans l'air ; Et leur voix, toujours tendre et doucement plaintive, Caresser en fuyant ton oreille attentive.

André Chénier.

Enfants! si vous mouriez; gardez bien qu'un esprit De la route des deux ne détourne votre âme !

Voici ce qu'autrefois un vieux sage m'apprit : — Quelques démons , sauvés de l'éternelle flamme , Rebelles moins pervers que l'Archange proscrit, Sur la terre , où le feu , Tonde ou l'air les réclame , Attendent , exilés , le jour de Jésus-Christ, Il en est qui , bannis des célestes phalanges , Ont de si douces voix qu'on les prend pour des anges. Craignez-les : pour mille ans exclus du paradis , Ils vous entraîneraient , enfants , au purgatoire ! — Ne me demandez pas d'où me vient cette histoire; Nos pères l'ont contée , et moi je la redis.

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