‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 3 sur 142 · DANS LES RÉVOLUTIONS · texte numérisé non relu

DANS LES RÉVOLUTIONS

Mourir sans vider mon carquois !

Pans percer, sans fouler, sans pétrir dans leur fange Ces bourreaux barbouilleurs de lois !...

André Chénier. ïambe.

ODE PREMIERE

« Le vent chasse loin des campagnes

» Le gland tombé des rameaux verts j

» Chêne , il le bat sur les montagnes ;

» Esquif, il le bat sur les mers.

» Jeune homme , ainsi le sort nous presse.

» Ne joins pas , dans ta folle ivresse ,

» Les maux du monde à tes malheurs ;

» Gardons , coupables et victimes ,

•> Nos remords pour nos propres crimes,

•> Nos pleurs pour nos propres douleurs! »»

LE POETE DAJft LES REVOLUTIONS.

Quoi! mes chants sont-ils téméraires?

Faut-il donc , en ces jours d'effroi , Rester sourd aux cris de ses frères , Ne souffrir jamais que pour soi. 1 Non , le poète sur la terre Console, exilé volontaire, Les tristes humains dans leurs fers ; Parmi les peuples en délire , II s'élance, armé de sa lyre, Comme Orphée au sein des enfers !

« Orphée , aux peines éternelles » Vint un moment ra\ir les morts ; » Toi , sur les têtes criminelles , » Tu chantes l'hymne du remords.

» Insensé ! quel orgueil t'entraîne ?

» De quel droit viens-tu dans l'arène » Juger sans avoir combattu?

» Censeur échappé de l'enfance , » Laisse vieillir ton innocence , » Avant de croire à ta vertu ! »

Quand le crime, Python livide, Brave , impuni , le frein des lois , La Muse devient l'Euménide :

Apollon saisit son carquois !

Je cède au dieu qui me rassure ; J'ignore à ma vie encor pure Quels maux le sort veut attacher; Je suis sans orgueil mon étoile ; L'orage déchire la voile :

La voile sauve le nocher.

« Les hommes vont aux précipices !

» Tes chants ne les sauveront pas.

» Avec eux , loin des cieux propices , » Pourquoi donc égarer tes pas?

» Petix«tu , dès tes jeunes années , v Sans briser d'autres destinées ,

ODE PREMIÈfiK.

» Rompre la chaîne de tes jours?

» Épargne ta vie éphémère; ». Jeune homme, n'as-tu pas de mère?

» Poète, n'as-tu pas d'amours? »

Eh bien ! à mes terrestres flammes , Si je meurs, les deux vont s'ouvrir.

L'amour chaste agrandit les âmes , Et qui sait aimer sait mourir.

Le poète , en des temps de crime , Fidèle aux justes qu'on opprime , Célèbre , imite les héros; lia, jaloux de leur martyre , Pour les victimes une lyre , Une tète pour les bourreaux !

« On dit que jadis le Poète ,

» Chantant des jours encor lointains ,

» Savait à la terre inquiète

« Révéler ses futurs destins.

» Mais toi, que peux-tu pour le monde: 1

» Tu partages sa nuit profonde :

» Le ciel se voile et veut punir;

» Les lyres n'ont plus de prophète ;

>» Et la Muse, aveugle et muette ,

» Ne sait plus rien de l'avenir ! ».

Le mortel qu'un Dieu même anime Marche à l'avenir, plein d'ardeur ; C'est en s'élançant dans l'abîme Qu'il en sonde la profondeur.

11 se prépare au sacrifice; Il sait que le bonheur du vice Par l'innocent est expié ; Prophète à son jour mortuaire , La prison est son sanctuaire , Et l'échafaud est son trépied !

« Que n'es-tu né sur les rivage* ». Des Abbas et des Cosroes ,

L\ VKNDÉK.

» Aux rayons d'un ciel sans nuage»,

» Parmi le myrte et l'aloës!

» Là , sourd aux maux que tu déplores ,

» Le poète voit ses aurores

» Se lever sans trouble et sans pleurs ;

» Et la colombe , cbère aux sages ,

» Porte aux vierges ses doux messages

» Où l'amour parle avec/des fleurs! »

Qu'un autre au céleste martyre Préfère un repos sans honneur !

La gloire est le but où j'aspire; On n'y va point par le bonheur.

L'alcyon , quand l'Océan gronde , Craint que les vents ne troublent Tonde Où se berce son doux sommeil ; Mais pour l'aiglon , fils des orages , Ce n'est qu'à travers les nuages Qu'il prend son vol vers le soleil !

Murs 1821.

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