AU COLONEL
G.-A. GUSTAFFSON.
Habet ma aidera tellus.
Ancienne devise.
Ce siècle , jeune encore, est déjà pour l'histoire Presque une éternité de malheurs et de gloire. Tous ceux qu'il a vus naître ont vieilli dans vingt ans. 11 semble, tant sa place est vaste en leur mémoire, Qu'il ne peut achever ses destins éclatants Sans fermer avec lui le grand cercle des temps.
Chez des peuples fameux , en des jours qu'on renomme , Pour un siècle de gloire il suffisait d'un homme. Le nôtre a déjà vu passer bien des flambeaux ! Il peut lutter sans crainte avec Athène et Rome* Que lui fait la grandeur des âges les plus beaux ? Il les domine tous, rien que par ses tombeaux !
A peine il était né , que d'Enghien sur la poudre Mourut sous un arrêt que rien ne peut absoudre. 11 vit périr Moreau ; Byron , nouveau Rhiga.
Il vit des cieux vengés tomber avec sa foudre Cet aigle dont le vol douze ans se fatigua Du Caire au Capitole et du Tage au Volga !
104 AU COLONEL GUSTAFFSON.
a — Qu'importe? dit la foule. Ah ! laissons les tempêtes » Naître, grossir, tonner sur ces sublimes tètes; » Pourvu que chaque jour amène son festin , » Que toujours le soleil rayonne pour nos fêtes , » Et qu'on nous laisse en paix couler notre destin , » Oublier jusqu'au soir, dormir jusqu'au matin !
» Que te crime s'élève et que l'innocent tombe , » Qu'importe? — Des héros sont morts? paix à leur tombe ! » — Et nous-mêmes?... Qui sait si demain nous vivrons? » Quand nous aurons atteint le terme où tout succombe , » Nous dirons : Le temps passe! et nous ignorerons . » Quels vents ont amené l'orage sur nos fronts. »
Ce ne sont point là tes paroles ,
Toi dont nul n'a jamais douté,
Toi qui sans relâche t'immoles
Au culte de la Vérité !
Victime et vengeur des victimes ,
Ton cœur aux dévoûments sublimes
S'offrit en tout temps, en tout lieu;
Toute ta vie est un exemple,
Et ta grande âme est comme un temple
D'où ne sort que la voix d'un Dieu !
11 suffit de ton témoignage
Pour que tout mortel incliné
Aille rendre un public hommage
A ce qu'il avait profané. •
Ta bouche, pareille au temps même,
N'a besoin que d'un mot suprême
Pour récompenser ou punir;
Et parlant pins haut dans notre âge
Que la flatterie et l'outrage,
Dicte l'histoire à l'avenir !
Puisqu'il n'est plus d'autres miracles Que les hommes nés parmi nous , Tu succèdes aux vieux oracles Que Ton écoutait à genoux.
A- ta voix , qui juge les races, Nos demi-dieux changent de places; Comme à des champs mystérieux , Quand la nuit déroulait ses voiles, Jadis on voyait les étoiles Descendre ou monter dans les cieux !
Pour mériter ce rang auguste , Aux vertus par le ciel offert, Qui plus que lui fut noble et juste?
Et qui, surtout, a plus souffert?
Cet homme a payé tant de gloire Par des malheurs que ta mémoire Ne peut rappeler sans effroi ; C'est un enfant des Scandinaves; C'est Gustave , fils des Gustaves ; C'est un exilé, c'est un roi.
11 avait un ami dans ses fraîches années
Comme lui tout empreint du sceau des destinées.
C'est ce jeune d'Enghien qui fut assassiné!
Gustave à ce forfait se jeta sur ses armes;
Mais quand il vit l'Europe insensible à ses larmes,
Calme et stoïque* il dit : « Pourquoi donc suis-je né ?
» Puisque du meurtrier les nations vassales » Courbent leurs fronts tremblants sous ses mains colossales ; » Puisque sa voldnté des princes est la loi ; » Puisqu'il est le soleil qui domine leur sphère; » Sur un trône aujourd'hui je n'ai plus rien à faire, » Moi qui voudrais régner en roi ! »
106 AU COLONEL GUSTAFFSON.
11 céd*. — Dieu montrait, par cet exemple insigne , Qu'il refuse parfois la victoire au plus digne; - Que plus tard, pour punir, il apparaît soudain; Qu'il fait seul ici-bas tomber ce qu'il élève; Et que pour balancer Bonaparte et son glaive, . H fallait déjà plus que le sceptre d'Odin!
Gustave, jeune encor, quitta le diadème, Pour que rien ne manquât à sa grandeur suprême. Et tant que de l'Europe, en proie aux longs revers, Sons les pas du géant vacilla l'équilibre, Plus liant que tous les rois il leva son front libre, rxhappé du trône et des fers !
Combien d'un tel exil diffère Le malheur du tyran banni , lorsqu'au fond de l'autre hémisphère, 11 tomba confus et puni !
Quand sous la haine universelle L'Usurpateur enlin chancelle, Dans sa chute il est insulté :
En vain il lutte opiniâtre, Et de sa pourpre de théâtre Rien ne reste à sa nudité!
Sa morne infortune est pareille A la mer aux bords détestés, Dont l'eau morte à jamais sommeftje Sur de fastueuses cités.
Ce lac, noir vengeur de leurs crimes, Du ciel , qui maudit ses abîme** Ne peut réfléchir les tableaux ; • Et l'œil cherche en vain quelque do me De l'éblouissante Sorlome, Sons les ténèbre* de ses flots.
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Gustave! ànie forte et loyale!
Si parfois, d'un bras raffermi ,
Tu reprends fa robe royale,
C'est pour couvrir quelque ennemi.
Dans ta retraite, que j'envie,
Tu portes sur ta noble vie
Un souvenir calme et sans fiel ;
Reine, comme toi, sans asile,
La Vertu , que la terre exile ,
Dans ton grand cœur retrouve un tiel !
Ali ! laisse croître l'herbe en tes cours solitaires!
Que t'importe, au milieu de tes pcnsers austères,
Qu'on n'ose, de nos jours, saluer un héros;
Et que chez d'autres rois puissants, heureux encore,
Une foule de chars ébranlent dès l'aurore
Les grands pavés de marbre et l'azur des vitraux;»
Tu règnes cependant ! tu règnes sur toute àme Dont ce siècle glacé n'a pas éteint la flamme ; Sur tout cœur né pour croire, aimer et secourir; Sur tous ces chevaliers que tant d'oubli protège, Étranges courtisans dont le rare cortège N'accourt au seuH des roist|u'à l'heure d'y mourir !
En tous lieux où la foi , l'honneur et le génie Rendent un libre hommage à la vertu bannie , Ton nom règne, entouré d'un éclat immortel.
Par un beau dcvoùment toute vie animée, Toute gloire nouvelle , en notre âge allumée , Est un flambeau de plus brûlant sur ton autel !
Ni maître! ni sujet! — Seul homme sur la terre, Qui d'un pomoir humain ne soit pas tributaire, Dieu seul sur tes destins a de suprêmes droits;
Et comme la comète, aux. clartés vagabondes, Marche libre à travers les soleils et les mondes, Tu passes à côté des peuples et des rois !
Septembre 1820.
Dites-moi d'où il est venu , je vous dirai où il est allé. E. H.
Il est deux lies dont un monde
Sépare les deux Océans ,
Et qui de loin dominent l'onde ,
Comme des têtes de géants.
On devine, en voyant leurs cimes,
Que Dieu les tira des alflmes
Pour un formidable dessein ;
Leur front de coups de foudre fume,
Sur leurs flancs nus la mer écume ,
Des volcans grondent dans leur sein.
Ces lies, où le flot se broie
Entre des écueils décharnés ,
Sent comme deux vaisseaux de proie,
D'une ancre éternelle enchaînés.
La main qui de ces noirs rivages
Disposa tes sites sauvages,
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Et d'effroi les voulut couvrir, Les fit si terribles peut-être, Pour que Buonaparte y pût naître , Et Napoléon y mourir !
k — Là fut son berceau l — Là sa tombe ! »
Pour les siècles , c'en est assez.
Ces mots, qu'un monde naisse ou tombe, Ne seront jamais effacés.
Sur ces Iles, à l'aspect sombre, Viendront , à l'appel de son ombre , Tous les peuples de l'avenir; . Les foudres qui frappent leurs crêtes , Et leurs écueils, et leurs tempêtes, Ne sont plus que son souvenir ! -
Loin de nos rives , ébranlées Par les orages de son sort , Sur ces deux lies isolées Dieu mit sa naissance et sa mort ; Afin qu'il pût venir au monde Sans qu'une secousse profonde Annonçât son premier moment ; Et que sur son lit militaire , Enfin , sans remuer la terre , 11 pût expirer doucement !
Comme il était rêveur au matin de sou âge!
Comme il était pensif au terme du voyage !
C'est qu'il avait joui de "son rêve insensé; Du trône et de la gloire il savait le mensonge ; 11 avait vu de près ce que c'est qu'un tel songe , Et quel est le néant d'un avenir passé !
Enfant, des visions, dans la Corse , sa mère , . Lui révélaient déjà sa couronne éphémère , Et l'aigle impérial planant sur son pavois ;
11 entendait d'avance, en sa superbe attente, L'hymne qu'en toute langue, aux poites de sa tente, Son peuple universel chantait tout d'une voix :