‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 53 sur 142 · LE DÉVOUEMENT · texte numérisé non relu

LE DÉVOUEMENT

In urbi omne mortalium genus vis pestilenliœ depopulabalur, nu.Ua cali intempérie, quœ occurreret oculis. Sed domus corpo- ,ribus exanimis, itinera funeribus complebanlur ; non sexus, non œtas periculo vacua.

Tacit.

Dans la ville, la peste dévorait tout ce qui meurt; aucun nuage dans le ciel ne s'offrait aux yeux ; mais les maisons étaient pleines de corps sans vie, les voies de funérailles. Ni le sexe ni làge n'étaient exempts du péril.

Je rends grâce air Seigneur : il m'a donné la vie ! La vie est chère à l'homme , entre les dons du ciel ; Nous bénissons toujours le Dieu qui nous convie

Au banquet d'absinthe et de miel.

Un nœud de fleurs se mêle aux fers qui nous enlacent ;

Pour vieillir parmi ceux qui passent ,

Tout homme est content de souffrir; L'éclat du jour nous plaît; l'air des cieux nous enivre. Je rends grâce au Seigneur : — c'est le bonheur de vivre

Qui fait la gloire de mourir I

Malheureux le mortel qui meurt , triste victime , Sans qu'un frère sauvé vive par son trépas ,

13i LE DÉVOUEMENT.

Sans refermer sur lui , comme uivRomain sublime ,

Le gouffre où se perdent ses pas!

Infortuné le peuple, en proie à l'anathème,

Qui voit, se consumant lui-même,

Périr son nom et son orgueil, Sans que toute la terre à sa chute s'incline , Sans qu'un beau souvenir reste sur sa ruine ,

Comme un flambeau sur un cercueil !

Quand Dieu , las de forfaits , se lève en sa colère , II suscite un Fléau formidable aux cités, Qui laisse après sa fuite un effroi séculaire

Aux murs, long-temps inhabités.

D'un vil germe, ignoré des peuples en démence,

Un Géant pâle , un Spectre immense

Sort et grandit au milieu d'eux; Et la Ville veut fuir, mais le Monstre fidèle, Comme un horrible époux , la couvre de son aile ,

Et l'étreint dans ses bras hideux !

Le peuple en foule alors sous le mal qui fermente \

Tombe, ainsi qu'en nos champs la neige aux blancs flocons; Tout succombe , et partout la mort qui s'alimente

Renaît des cadavres féconds.

Le Monstre l'une à l'autre enchaîne ses victimes ; j

11 les traîne aux mêmes abîmes;

11 se repaît de leurs lambeaux; Et parmi les bûchers, le deuil et les décombres « Les vivants sans abris, tels que d'impures ombres,

Errent loin des morts sans tombeaux.

Quand le cirque s'ouvrait , aux jours des funérailles , Tous les Romains en paix , par leurs licteurs couverts , Voyaient de loin lutter les captifs des batailles ,

Livrés aux tigres des déserts.

Ainsi dans leur effroi les nations s'assemblent ;

Un long cri monte aux deux qui tremblent ,

Au loin , de mers en mers porté.

Le monde armé, craignant l'Hydre aux ailes rapides, Garde sous leur fléau ces mourants homicides ,

Et les menace , épouvanté !

Alors n'est-il pas vrai, sybarites des villes,

Que les jeux sont plus doux et les plaisirs meilleurs ,

Lorsqu'un mal, plus affreux que les haines civiles,

Sème en d'autres murs les douleurs ?

Loin des couches de feu qu'infecte un germe immonde,

Qu'avec charme l'enfant du monde

Sur un lit parfumé s'endort !

Et qu'on savoure mieux l'air natal de la vie , Quand tout un peuple en deuil , qui pleure et nous envie ,

Respire ailleurs un vent de mort !

Chacun reste absorbé dans un cercle éphémère. La mère embrasse en paix l'enfant qui lui sourit, Sans s'informer des lieux où le sein d'une mère

Est morte] au fils qu'il nourrit !

Quelque pitié vulgaire au fond des cœurs s'éveille ,

Entre les fêtes de la veille

Et les fêtes du lendemain ; Car tels sont les humains : plaindre les importune. Ils passent à côté d'une grande infortune

Sans s'arrêter sur le chemin.

Quelques hommes pourtant , qu'un feu secret anime , Se lèvent de la foule , et chacun dans leurs yeux Cherche quel beau destin , quel avenir sublime

Rayonne sur leurs fronts joyeux. — Un triomphe éclatant peut-être les réclame?

Quel espoir enivre leur âme ?

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