‹ Odes et ballades (volume 3)Chapitre 83 sur 142 · LA CHAUVE-SOURIS · texte numérisé non relu

LA CHAUVE-SOURIS

Que me veux- tu? un ange planait sur mon cœur,

et tu Tas effrayé... Viens donc, je te chanterai des chansons

que les esprits des cimetières m'ont apprises.

Maturin. Berlram,

Oui , je te reconnais , je t'ai tu dans mes songes, Triste oiseau ! mais sur moi vainement tu prolonges Les cercles inégaux de ton vol ténébreux ; Des spectres réveillés porte ailleurs les messages ;

Y a , pour craindre tes noirs présages , Je ne suis point coupable et ne suis point heureux !

Attends qu'enfin la vierge , à mon sort asservie , Que le ciel comme un ange envoya dans ma vie, De ma longue espérance ait couronné l'orgueil ; Alors tu reviendras, troublant la douce fête, Joyeuse , déployer tes ailes sur ma tête , Ainsi que deux voiles de deuil !

Sœur du hibou funèbre et de l'orfraie avide, Mêlant le houx lugubre au nénuphar livide , Les filles de Satan t'invoquent sans remords; Fuis l'abri qui me cache et l'air que je respire ; De ton ongle hideux ne touche pas ma lyre , De peur de réveiller des morts !

La nuit, quand les démons dansent sous le ciel sombre, Tu suis le chœur magique en tournoyant dans l'ombre. L'hymne infernal t'invite au conseil malfaisant.

Fuis ! car un doux parfum sort de ces fleurs nouvelles ;

Fuis , il faut à tes mornes ailes L'air du tombeau natal et la vapeur du sang.

Qui t'amène vers moi? Viens-tu de ces collines

Où la lune s'enfuit sur de blanches ruines?

Son front est, comme toi, sombre dans sa pâleur.

Tes yeux , dans leur route incertaine, Ont donc suivi les feux de ma lampe lointaine ? Attiré par la gloire ainsi vient le malheur !

Sors-tu de quelque tour qu'habite le Vertige ,

Nain bizarre et cruel , qui sur les monts voltige ,

Prête aux feux du marais leur errante rougeur,

Rit dans l'air, des grands pins courbe en criant les cimes ,

Et chaque soir, rôdant sur le bord des abîmes ,

Jette aux vautours du gouffre un pâle voyageur?

En vain autour de moi ton vol qui se promène Sème une odeur de tombe et de poussière humaine , Ton aspect m'importune et ne peut m'effrayer. Fuis donc , fuis , ou demain je livre aux yeux profanes Ton corps sombre et velu , tes ailes diaphanes , Dont le pâtre conteur orne son noir foyer.

Des enfants se joûront de ta dent furieuse ; Une vierge viendra , tremblante et curieuse , De son rire craintif t'ef frayer à grand bruit; Et le jour te verra, dans le ciel exilée,

A mille oiseaux joyeux mêlée , D'un vol aveugle et lourd chercher en vain la nuit!

Avril 1822.

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