‹ Odes et balladesChapitre 132 sur 152 · LES TRONÇONS DU SERPENT · texte numérisé non relu

LES TRONÇONS DU SERPENT

D'ailleurs les sages ont dit : Il ne faut point attacher son cœur aux choses passagères.

Sadi. Gulistan.

Je veille, et nuit et jour mon front rêve enflammé. Ma joue en pleurs ruisselle.

Depuis qu'Albaydé dans la tombe a fermé Ses beaux yeux de gazelle.

Car elle avait quinze ans, un sourire ingénu. Et m'aimait sans mélange.

Et quand elle croisait ses bras sur son sein nu. On croyait voir un ange !

Un jour, pensif, j'errais au bord d'un golfe, ouvert Entre deux promontoires.

Et je vis sur le sable un serpent jaune et vert. Jaspé de taches noires.

La hache en vingt tronçons avait coupé vivant Son corps que l'onde arrose,

Et l'écume des mers que lui jetait le vent Sur son sang flottait rose.

Tous ses anneaux vermeils rampaient en se tordant

Sur la grève isolée.

Et le sang empourprait d'un rouge plus ardent

Sa crête dentelée.

Ces tronçons déchirés, épars, près d'épuiser Leurs forces languissantes,

Se cherchaient, se cherchaient, comme pour un baiser Deux bouches frémissantes !

Et comme je rêvais, triste et suppHant Dieu

Dans m.a pitié muette, La tête aux mille dents rouvrit son œil de feu.

Et me dit : « O poëte !

« Ne plains que'^'toi ! ton mal est plus envenimé.

Ta plaie est plus cruelle ; Car ton Albaydé dans la tombe a fermé

Ses beaux yeux de gazelle.

« Ce coup de hache aussi brise ton jeune essor.

Ta vie et tes pensées Autour d'un souvenir, chaste et dernier trésor,

Se traînent dispersées.

« Ton génie au vol large, éclatant, gracieux. Qui, mieux que l'hirondelle,

Tantôt rasait la terre et tantôt dans les cieux Donnait de grands coups d'aile,

« Comme moi maintenant, meurt près des flots troublés

Et ses forces s'éteignent. Sans pouvoir réunir ses tronçons mutilés

Qui rampent et qui saignent. »

lo novembre 1828.

NOURMAHAL-LA-ROUSSE 493

NOURMAHAL-LA-ROUSSE

No es bestia que non fus hy trobada.

JOAN LORENZO SeGURA DE ASTORGA.

Pas de béte fauve qui ne s'y trouvât.

Entre deux rocs d'un noir d'ébène Voj^ez-vous ce sombre hallier Qui se hérisse dans la plaine Ainsi qu'une touffe de laine Entre les cornes du bélier ?

Là, dans une ombre non frayée.

Grondent le tigre ensanglanté, La lionne, mère effrayée.

Le chacal, l'hyène rayée.

Et le léopard tacheté.

Là, des monstres de toute forme Rampent : — le basilic rêvant.

L'hippopotame au ventre énorme, Et le boa, vaste et difforme, Qui semble un tronc d'arbre vivant.

L'orfraie aux paupières vermeilles.

Le serpent, le singe méchant.

Sifflent comme un essaim d'abeilles ; L'éléphant aux larges oreilles Casse les bambous en marchant.

Là, vît la sauvage famille Qui glapit, bourdonne et mugit.

Le bois entier hurle et fourmille.

Sous chaque buisson un œil brille.

Dans chaque antre une voix rugit.

Eh bien î seul et nu sur la mousse.

Dans ce bois-là je serais mieux Que devant Nourmahal-1 a-Rousse, Qui parle avec une voix douce Et regarde avec de doux yeux.

25 novembre 1828.

E como i gru van cantando lor lai Facendo in aer di se lunga riga, ^ • Cosi vid' io venir traendo guai Ombre portate dalla detta briga.

Dante.

Et comme les grues qui font dans l'air de longues files vont chantant leur plainte, ainsi je \ds venir traînant des gémissements les ombres emportées par cette tempête.

Murs, ville.

Et port.

Asile De mort.

Mer grise

Où brise La brise, Tout dort.

Dans la plaine Naît un bruit.

C'est l'haleine De la nuit.

Elle brame Comme une âme Qu'une flamme Toujours suit 1

La voix plus haute Semble un grelot.

D'un nain qui saute C'est le galop.

Il fuit, s'élance.

Puis en cadence Sur un pied danse Au bout d'un flot.

La runieur approche.

L'écho la redit.

C'est comme la cloche D'un couvent maudit ; Comme un bruit de foule.

Oui tonne et qui roule.

Et tantôt s'écroule.

Et tantôt grandit.

Dieu ! la voix sépulcrale

Des Djinns i... Quel bruit ils font !

Fuyons sous la spirale

De l'escaher profond.

Déjà s'éteint ma lampe.

Et l'ombre de la rampe.

Qui le long du mur rampe.

Monte jusqu'au plafond.

C'est l'essaim des Djinns qui passe.

Et tourbillonne en sifflant !

Les ifs, que leur vol fracasse, Craquent comme un pin brûlant.

Leur troupeau, lourd et rapide.

Volant dans l'espace vide, Semble un nuage livide Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! — Tenons fermée Cette salle, où nous les narguons.

Quel bruit dehors ! Hideuse armée De vampires et de dragons !

La poutre du toit descellée Ploie ainsi qu'une herbe mouillée, Et la vieille porte rouillée Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l'enfer ! voix qui hurle et qui pleure ! L'horrible essaim, poussé par l'aquilon, Sans doute, ô ciel ! s'abat sur ma demeure. Le mur fléchit sous le noir bataillon.

La maison crie et chancelle penchée.

Et l'on dirait que, du sol arrachée.

Ainsi qu'il chasse une feuille séchée.

Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve De ces impurs démons des soirs, J'irai prosterner mon front chauve Devant tes sacrés encensoirs !

Fais que sur ces portes fidèles Meure leur souflle d'étincelles.

Et qu'en vain l'ongle de leurs ailes Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! — Leur cohorte S'envole, et fuit, et leurs pieds Cessent de battre ma porte De leurs coups multipliés.

L'air est plein d'un bruit de chaînes. Et dans les forets prochaines Frissonnent tous les grands chênes.

Sous leur vol de feu plies I

De leurs ailes lointaines Le battement décroît, Si confus dans les plaines.

Si faible, que Ton croit Ouïr la sauterelle Crier d'une voix grêle.

Ou pétiller la grêle Sur le plomb d'un vieux toit.

D'étranges syllabes Nous viennent encor ; Ainsi, des arabes Quand sonne le cor.

Un chant sur la grève Par instants s'élève.

Et l'enfant qui rêve Fait des rêves d'or.

Les Djinns funèbres.

Fils du trépas, Dans les ténèbres Pressent leurs pas ; Leur essaim gronde :

Ainsi, profonde.

Murmure une onde Qu'on ne voit pas.

Ce bruit vague Qui s'endort.

C'est la vague Sur le bord ; C'est la plainte.

Presque éteinte, D'ane sainte Pour un mort.

On doute La nuit...

J'écoute : — Tout fuit.

Tout passe ; L'espace Efface ^ Le bruit.

28 août 1828.

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