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avril

Si es verdad 6 non, yo no lo he hy de ver, Pero non lo quiero en olvido poner.

JOAN LORENZO SegURA DE ASTORGA.

Si cela est vrai ou non, je n'ai pas à le voir ici, mais je ne le veux pas mettre en oubli.

Tandis que l'étoile inodore Que l'été mêle aux blonds épis Émaille de son bleu lapis Les sillons que la moisson dore.

Avant que, de fleurs dépeuplés, Les champs aient subi les faucilles.

Allez, allez, ô jeunes filles.

Cueillir des bleuets dans les blés !

Entre les villes andalouses.

Il n'en est pas qui sous le ciel S'étende mieux que Penafiel Sur les gerbes et les pelouses, Pas qui dans ses murs crénelés Lève de plus fières bastilles...

Allez, allez, ô jeunes filles.

Cueillir des bleuets dans les blés !

Il n'est pas de cité chrétienne, Pas de monastère à beffroi, Chez le Saint-Père et chez le Roi, Où, vers la Saint-Ambroise, il vienne

Plus de bons pèlerins hâlés, Portant bourdon, gourde et coquilles...

Allez, allez, ô jeunes filles.

Cueillir des bleuets dans les blés !

Dans nul pays, les jeunes femmes.

Les soirs, lorsque Ton danse en rond.

N'ont plus de roses sur le front, Et n'ont dans le cœur plus de flammes ; Jamais plus vifs et plus voilés Regards n'ont lui sous les mantilles...

Allez, allez, ô jeunes filles, Cueillir des bleuets dans les blés !

La perle de l'Andalousie, ~ Alice, était de Pefiafiel, Alice qu'en faisant son miel Pour fleur une abeille eût choisie.

Ces jours, hélas ! sont envolés !

On la citait dans les familles...

Allez, allez, ô jeunes filles. Cueillir des bleuets dans les blés !

Un étranger \rint dans la ville.

Jeune, et parlant avec dédain.

Était-ce un maure grenadin ?

Un de Murcie ou de Séville ?

Venait-il des bords désolés Où Tunis a ses escadrilles ?...

Allez, allez, ô jeunes filles, Cueillir des bleuets dans les blés !

On ne savait. — La pauvre Alice En fut aimée, et puis l'aima.

Le doux vallon du Xarama De leur doux péché fut complice.

Le soir, sous les deux étoiles,

Tous deux erraient par les charmilles...

Allez, allez, ô jeunes filles,

Cueillir des bleuets dans les blés !

La ville était lointaine et sombre ; Et la lune, douce aux amours.

Se levant derrière les tours Et les clochers perdus dans l'ombre.

Des édifices dentelés Découpait en noir les aiguilles...

Allez, allez, ô jeunes filles, Cueillir des bleuets dans les blés !

Cependant, d'Alice jalouses.

En rêvant au bel étranger.

Sous l'arbre à soie et l'oranger Dansaient les brunes andalouses ; Les cors, aux guitares mêlés.

Animaient les joyeux quadrilles...

Allez, allez, ô jeunes filles.

Cueillir des bleuets dans les blés !

L'oiseau dort dans le lit de mousse Que déjà menace l'autour ; Ainsi dormait dans son amour Alice confiante et douce.

Le jeune homme aux cheveux bouclés.

C'était don Juan, roi des Castilles...

Allez, allez, ô jeunes filles.

Cueillir des bleuets dans les blés !

Or c'est péril qu'aimer un prince.

Un jour, sur un noir palefroi On la jeta de par le roi ; On l'arracha de la province ;

Un cloître sur ses jours troublés De par le roi ferma ses grilles...

Allez, allez, ô jeunes filles, Cueillir des bleuets dans les blés !

13 avril 1828.

Luenga es su noche, y cerrados

Estan sus ojos pesados.

Idos, idos en paz, vientos alados !

Longue est sa nuit, et fermés sont ses yeux lourds. Allez, allez en paix, vents ailés !

HÉLAS ! que j'en ai vu mourir de jeunes filles ! C'est le destin. Il faut une proie au trépas. Il faut que l'herbe tombe au tranchant des faucilles ; Il faut que dans le bal les folâtres quadrilles Foulent des roses sous leurs pas.

Il faut que l'eau s'épuise à courir les vallées ; Il faut que l'éclair brille, et brille peu d'instants, Il faut qu'avril jaloux brûle de ses gelées Le beau pommier, trop fier de ses fleurs étoilées, Neige odorante du printemps.

Oui, c'est la vie. Après le jour, la nuit livide. Après tout, le réveil, infernal ou divin. Autour du grand banquet siège une foule avide ; Mais bien des conviés laissent leur place vide. Et se lèvent avant la lin.

Que j 'en ai vu mourir ! ■ — L'une était rose et blanche ; L'autre semblait ouïr de célestes accords ; L'autre, faible, appuyait d'un bras son front qui penche. Et, comme en s'envolant l'oiseau courbe la branche, Son âme avait brisé son corps.

Une, pâle, égarée, en proie au noir délire, Disait tout bas un nom dont nul ne se souvient ; Une s'évanouit, comme un chant sur la lyre ; Une autre en expirant avait le doux sourire D'un jeune ange qui s'en revient.

Toutes fragiles fleurs, sitôt mortes que nées ! Alcyons engloutis avec leurs nids flottants ! Colombes, que le ciel au monde avait données ! Oui, de grâce, et d'enfance, et d'amour couronnées. Comptaient leurs ans par les prmtemps !

Quoi, mortes ! quoi, déjà, sous la pierre couchées ! Quoi ! tant d'êtres charmants sans regard et sans voix Tant de flambeaux éteints ! tant de fleurs arrachées !.. Oh ! laissez-moi fouler les feuilles desséchées, Et m 'égarer au fond des bois !

Doux fantômes ! c'est là, quand je rêve dans l'ombre. Qu'ils viennent tour à tour m'entendre et me parler. Un jour douteux me montre et me cache leur nombre. A travers les rameaux et le feuillage sombre Je vois leurs yeux étinceler.

Mon âme est une sœur pour ces ombres si belles. La vie et le tombeau pom" nous n'ont plus de loi.

Tantôt j'aide leurs pas, tantôt je prends leurs ailes. Vision ineffable où je suis mort comme elles. Elles, vivantes comme moi !

Elles prêtent leur forme à toutes mes pensées. Je les vois ! je les vois ! Elles me disent : Viens ! Puis autour d'un tombeau dansent entrelacées ; Puis s'en vont lentement, par degrés éclipsées. Alors je songe et me souviens...

Une surtout. — Un ange, une jeune espagnole ! Blanches mains, sein gonflé de soupirs innocents, Un œil noir, où luisaient des regards de créole. Et ce charme inconnu, cette fraîche auréole

Oui couronne un front de quinze ans !

Non, ce n'est point d'amour qu'elle est morte : pour elle L'amour n'avait encor ni plaisirs ni combats ; Rien ne faisait encor battre son cœur rebelle ; Quand tous en la voyant s'écriaient : Qu'elle est belle ! Nul ne le lui disait tout bas.

Elle aimait trop le bal, c'est ce qui l'a tuée. Le bal éblouissant ! le bal délicieux ! Sa cendre encor frémit, doucement remuée. Quand, dans la nuit sereine, une blanche nuée Danse autour du croi&sant des cieux.

Elle aimait trop le bal. — Quand venait une fête, Elle y pensait trois jours, trois nuits elle en rêvait.

5i6 LES ORIENTALES

Et femmes, musiciens, danseurs que rien n'arrête, Venaient, dans son sommeil, troublant sa jeune tête. Rire et bruire à son chevet.

Puis c'étaient des bijoux, des colliers, des merveilles ! Des ceintures de moire aux ondoyants reflets ; Des tissus plus légers que des ailes d'abeilles ; Des festons, des rubans, à remplir des corbeilles ; Des fleurs, à payer un palais !

La fête commencée, avec ses sœurs rieuses Elle accourait, froissant l'éventail sous ses doigts, Puis s'asseyait parmi les écharpes soyeuses. Et son cœur éclatait en fanfares joyeuses, Avec l'orchestre aux mille voix.

C'était plaisir de voir danser la jeune fille ! Sa basquine agitait ses paillettes d'azur ; Ses grands yeux noirs brillaient sous la noire mantille Telle ime double étoile au front des nuits scintille Sous les plis d'un nuage obscur.

Tout en elle était danse, et rire, et folle joie. Enfant ! — Nous l'admirions dans nos tristes loisirs; Car ce n'est point au bal que le cœur se déploie, La cendre y vole autour des tuniques de soie. L'ennui sombre autour des plaisirs.

Mais elle, par la valse ou la ronde emportée. Volait, et revenait, et ne respirait pas. Et s'enivrait des sons de la flûte vantée, Des fleurs, des lustres d'or, de la fête enchantée. Du bruit des voix, du bruit des pas.

Quel bonheur de bondir, éperdue, en la foule, De sentir par le bal ses sens multipliés. Et de ne pas savoir si dans la nue on roule, Si l'on chasse en fuyant la terre, ou si l'on foule Un flot tournoyant sous ses pieds !

Mais hélas ! il fallait, quand l'aube était venue. Partir, attendre au seuil le manteau de satin. C'est alors que souvent la danseuse ingénue Sentit en frissonnant sur son épaule nue Glisser le souffle du matin.

Quels tristes lendemains laisse le bal folâtre ! Adieu parure, et danse, et rires enfantins ! Aux chansons succédait la toux opiniâtre, Au plaisir rose et frais la fièvre au teint bleuâtre. Aux yeux brillants les yeux éteints.

Elle est morte. — A quinze ans, belle, heureuse, adorée ! Morte au sortir d'un bal qui nous mit tous en deuil. Morte, hélas ! et des bras d'une mère égarée La mort aux froides mains la prit toute parce. Pour l'endormir dans le cercueil.

Pour danser d'autres bals elle était encor prête, Tant la mort fut pressée à prendre un corps si beau ! Et ces roses d'un jour qui couronnaient sa tête. Qui s'épanouissaient la veifle en une fête. Se fanèrent dans un tombeau.

5i8 LES ORIENTALES

Sa pauvre mère ! — hélas ! de son sort ignorante, Avoir mis tant d'amour sur ce frêle roseau, Et si longtemps veillé son enfance souffrante, Et passé tant de nuits à l'endormir pleurante Toute petite en son berceau 1

A quoi bon ? — Maintenant la jeune trépassée. Sous le plomb du cercueil, livide, en proie au ver. Dort ; et si, dans la tombe où nous l'avons laissée. Quelque fête des morts la réveille glacée, Par une belle nuit d'hiver,

Un spectre au rire affreux à sa morne toilette Préside au lieu de mère, et lui dit : Il est temps ! Et, glaçant d'un baiser sa lèvre violette, Passe les doigts noueux de sa main de squelette Sous ses cheveux longs et flottants.

Puis, tremblante, il la mène à la danse fatale, Au chœur aérien dans l'ombre voltigeant ; Et sur l'horizon gris la lune est large et pâle, Et l'arc-en-ciel des nuits teint d'un reflet d'opale Le nuage aux franges d'argent.

Vous toutes qu'à ses jeux le bal riant convie. Pensez à l'espagnole éteinte sans retour. Jeunes filles ! Joyeuse, et d'une main ravie, Elle allait moissonnant les roses de la vie. Beauté, plaisir, jeunesse, amour 1

La pauvre enfant, de fête en fête promenée, De ce bouquet charmant arrangeait les couleurs ; Mais qu'elle a passé vite, hélas ! l'infortunée ! Ainsi qu'Ophélia par le fleuve entraînée.

Elle est morte en cueillant des fleurs !

Avril 1828.

A M. LOUIS BOULANGER

Away ! — Away ! — -

Byron. Mazeppa.

En avant ! en avant !

Ainsi, quand Mazeppa, qui rugit et qui pleure,

A vu ses bras, ses pieds, ses flancs qu'un sabre effleure

Tous ses membres liés Sur un fougueux cheval, nourri d'herbes marines. Qui fume, et fait jaillir le feu de ses narines

Et le feu de ses pieds ;

Quand il s'est dans ses nœuds roulé comme un reptile, Qu'il a bien réjoui de sa rage inutile

Ses bourreaux tout joyeux.

Et qu'il retombe enfin sur la croupe farouche, La sueur sur le front, l'écume dans la bouche,

Et du sang dans les yeux,

Un cri part ; et soudain voilà que par la plaine Et l'homme et le cheval, emportés, hors d'haleine,

Sur les sables mouvants.

Seuls, emplissant de bruit un tourbillon de poudre Pareil au noir nuage où serpente la foudre,

Volent avec les vents !

Ils vont. Dans les vallons comme un orage ils passent, Comme ces ouragans qui dans les monts s'entassent,

Comme un globe de feu ; Puis déjà ne sont plus qu'un point noir dans la brume, Puis s'effacent dans l'air comme un flocon d'écume

Au vaste océan bleu.

Ils vont. L'espace est grand. Dans le désert immense. Dans l'horizon sans fin qui toujours recommence.

Ils se plongent tous deux.

Leur course comme un vol les emporte, et grands chênes, Villes et tours, monts noirs liés en longues chaînes.

Tout chancelle autour d'eux.

Et si l'infortuné, dont la tête se brise, Se débat, le cheval, qui devance la brise.

D'un bond plus effrayé S'enfonce au désert vaste, aride, infranchissable, Oui devant eux s'étend, avec ses phs de sable,

Comme un manteau rayé.

Tout vacille et se peint de couleurs inconnues ; Il voit courir les bois, courir les larges nues.

Le vieux donjon détruit.

Les monts dont un ra^^on baigne les intervalles ; Il voit ; et des troupeaux de fumantes cavales

Le suivent à grand biiiit.

Et le ciel, où déjà les pas du soir s'allongent. Avec ses océans de nuages où plongent

Des nuages encor.

Et son soleil qui fend leurs vagues de sa j^-oue, Sur son front ébloui tourne comme une roue

Do marbre aux veines d'or. 17 a

Son œil s'égare et luit, sa chevelure traîne, Sa tête pend ; son sang rougit la jaune arène,

Les buissons épineux ; Sur ses membres gonflés la corde se replie. Et comme im long serpent resserre et multiplie

Sa morsure et ses nœuds.

Le cheval, qui ne sent ni le mors ni la selle. Toujours fuit, et toujours son sang coule et ruisselle.

Sa chair tombe en lambeaux ; Hélas ! voici déjà qu'aux cavales ardentes Qui le suivaient, dressant leurs crinières pendantes.

Succèdent les corbeaux !

Les corbeaux, le grand-duc à l'œil rond, qui s'effraie. L'aigle effaré des champs de bataille, et l'orfraie,

Monstre au jour inconnu.

Les obliques hiboux, et le grand vautour fauve Oui fouille au flanc des morts, où son col rouge et chauve

Plonge comme un bras nu !

Tous viennent élargir la funèbre volée ; Tous quittent pour le suivre et l'yeuse isolée

Et les nids du manoir.

Lui, sanglant, éperdu, sourd à leurs cris de joie. Demande en les voyant : Oui donc là-haut déploie

Ce grand éventail noir ?

La nuit descend lugubre, et sans robe étoilée. L'essaim s'acharne, et suit, tel qu'une meute ailée.

Le voyageur fumant.

Entre le ciel et lui, comme un tourbillon sombre, Il les voit, puis les perd, et les entend dans l'ombre

Voler confusément.

IMAZEPPA 523

Enfin, après trois jours d'une course insensée, Après avoir franchi fleuves à l'eau glacée.

Steppes, forêts, déserts, Le cheval tombe aux cris des mille oiseaux de proir, Et son ongle de fer sur la pierre qu'il broie

Éteint ses quatre éclairs.

Voilà l'infortuné gisant, nu, misérable, Tort tacheté de sang, plus rouge que l'érable

Dans la saison des fleurs.

Le nuage d'oiseaux sur lui tourne et s'arrête ; Ma'nt bec ardent aspire à ronger dans sa tête

Ses yeux brûlés de pleurs.

Eh bien ! ce condamné qui hurle et qui se traîne. Ce cadavre vivant, les tribus de l'Ukraine

Le feront prince un jour.

Un jour, semant les champs de morts sans sépultures. Il dédommagera par de larges pâtures

L'orfraie et le vautour.

Sa sauvage grandeur naîtra de son supplice. Un jour, des vieux hetmans il ceindra la pelisse,

Grand à l'œil ébloui ; Et quand il passera, ces peuples de la tente, Prosternés, enverront la fanfare éclatante

Bondir autour de lui !

Ainsi, lorsqu'un mortel, sur qui son dieu s'étale, S'est vu lier vivant sur ta croupe fatale,

Génie, ardent coursier, En vain il lutte, hélas- ! tu bondis, tu l'emportes Hors du monde réel, dont tu brises les portes

Avec tes pieds d'acier !

Tu franchis avec lui déserts, cimes chenues

Des vieux monts, et les mers, et, par delà des nues.

De sombres régions ; Et mille impurs esprits que ta course réveille Autour du voyageur, insolente merveille,

Pressent leurs légions.

Il traverse d'un vol, sur tes ailes de flamme.

Tous les champs du possible, et les mondes de l'âme ;

Boit au fleuve éternel ; Dans la nuit orageuse ou la nuit étoilée. Sa chevelure, aux crins des comètes mêlée.

Flamboie au front du ciel.

Les six lunes d'Herschel, l'anneau du vieux Saturne, Le pôle, arrondissant ime aurore nocturne

Sur son front boréal.

Il voit tout ; et pour lui ton vol, que rien ne lasse, De ce monde sans borne à chaque instant déplace

L'horizon idéal 1

Qui peut savoir, hormis les démons et les anges. Ce qu'il souffre à te suivre, et quels écFairs étranges

A ses yeux reluiront.

Comme il sera brûlé d'ardentes étincelles. Hélas ! et dans la nuit combien de froides ailes

^^iendront battre son front ?

Il crie épouvanté, tu poursuis implacable. Pâle, épuisé, béant, sous ton vol qui l'accable

Il ploie avec effroi ; Chaque pas que tu fais semble creuser sa tombe. Enfin le terme arrive... il court, il vole, il tombe,

Et se relève roi !

Mai 1828.

Admonet, et magna testatur voce per umbras.

Virgile.

Belgrade et Semlin sont en guerre.

Dans son lit, paisible naguère, Le vieillard Danube leur père S'éveille au bruit de leur canon.

Il doute s'il rêve, il tressaille, Puis entend gronder la bataille, Et frappe dans ses mains d'écaillé.

Et les appelle par leur nom.

« Allons ! la turque et la chrétienne ! Semlin ! Belgrade ! qu'avez-vous ?

On ne peut, le ciel me soutienne !

Dormir un siècle, sans que vienne Vous éveiller d'un bruit jaloux Belgrade ou Semlin en courroux !

« Hiver, été, printemps, automne.

Toujours votre canon qui tonne !

Bercé du courant monotone, Je sommeillais dans mes roseaux ; Et, comme des louves marines Jettent l'onde de leurs narines, Voilà vos longues couleuvrines Qui soufflent du feu sur mes eaux !

« Ce sont des sorcières oisives Qui vous mirent, pour rire un jour, Face à face siu* mes deux rives, Comme au même plat deux convives, Comme au front de la même tour Une aire d'aigle, un nid d'autour.

« Quoi ! ne pouvez-vous vivre ensemble. Mes filles ? Faut-il que je tremble Du destin qui ne vous rassemble Que pour vous haïr de plus près.

Quand vous pourriez, sœurs pacifiques, Mirer dans mes eaux magnifiques, Semlin, tes noirs clochers gothiques, Belgrade, tes blancs minarets ?

« Mon flot, qui dans l'océan tombe, Vous sépare en vain, large et clair ; Du haut du château qui surplombe Vous vous unissez, et la bombe.

Entre vous courbant son éclair, Vous trace un pont de feu dans l'air.

« Trêve ! taisez-vous, les deux villes ! Je m'ennuie aux guerres civiles.

Nous sommes vieux, soyons tranquilles.

Dormons à l'ombre des bouleaux.

Trêve à ces débats de familles !

Hé ! sans le bniit de vos bastilles, N'ai- je donc point assez, mes filles.

De l'assourdissement des flots ?

« Une croix, un croissant fragile, Changent en enfer ce beau hou.

Vous échangez la bombe agile Pour le koran et l'évangile ?

C'est perdre le bruit et le feu :

Je le sais, moi qui fus un dieu !

« Vos dieux m'ont chassé de leur sphère Et dégradé, c'est leur affaire !

L'ombre est le bien que je préfère.

Pourvu qu'ils gardent leurs palais.

Et ne viennent pas sur mes plages Déraciner mes verts feuillages.

Et m'écraser mes coquillages Sous leurs bombes et leurs boulets !

« De leurs abominables cultes

Ces inventions sont le fruit.

De mon temps point de ces tumultes.

Si la pierre des catapultes'

Battait les cités jour et nuit.

C'était sans fumée et sans bruit.

« Voyez Ulm, votre sœur jumelle :

Tenez-vous en repos comme elle.

Que le fil des rois se démêle, Tournez vos fuseaux, et riez.

Voyez Bude, votre voisine ; Voyez Dristra la sarrasine !

Que dirait l'Etna, si Messine Faisait tout ce bruit à ses pieds ?

« Semlin est la plus querelleuse :

Elle a toujours les premiers torts.

Croyez-vous que mon eau houleuse.

Suivant sa pente rocailleuse, N'ait rien à faire entre ses bords Qu'à porter à l'Euxin vos morts ?

« Vos mortiers ont tant de fumée Qu'il fait nuit dans ma grotte aimée.

D'éclats d'obus toujours semée !

Du jour j'ai perdu le tableau ; Le soir, la vapeur de leur bouche Me couvre d'une ombre farouche, Quand je cherche à voir de ma couche Les étoiles à travers l'eau.

« Sœurs, à vous cribler de blessures Espérez- vous un grand renom ?

Vos palais deviendront masures.

Ah ! qu'en vos noires embrasures La guerre se taise, ou sinon J'éteindrai, moi, votre canon.

« Car je suis le Danube immense.

Malheur à vous, si je commence !

Je vous souffre ici par clémence.

Si je voulais, de leur prison, Mes flots lâchés dans les campagnes, Emportant vous et vos compagnes.

Comme une chaîne de montagnes Se lèveraient à l'horizon ! »

Certe, on peut parler de la sorte Quand c'est au canon qu'on répond.

Quand des rois on baigne la porte.

Lorsqu'on est Danube, et qu'on porte. Comme l'Euxin et l'Hcllcspont, De grands vaisseaux au triple pont ;

Lorsqu'on ronge cent ponts de pierres, Qu'on traverse les huit Bavièrcs, Qu'on reçoit soixante rivières Et qu'on les dévore en fuyant ;

Qu'on a, comme une mer, sa houle ; Quand sur le globe on se déroule Comme un serpent, et quand on coule De l'occident à l'orient !

Juin 1828.

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