ODES F VN AMB VLESCLVE
Bonjour, Monsieur Courbet.
ri N octobre dernier j'errais dans la campagne. Jugez l'impression que je dus en avoir : Telle qu'une négresse âgée avec son pagne, Ce jour-là la Nature était horrible à voir.
Vainement fleurissaient le myrte et l'hyacinthe ; Car au ciel, écrasant les astres rabougris, Le profil de Grassot et le nez d'Hyacinthe Se dessinaient partout dans les nuages gris.
Des bâillements affreux défiguraient les antres, Et les saules montraient, pareils à des tritons, Tant de gibbosités, de goitres et de ventres. Que je les prenais tous pour d'anciens barytons.
ODES FVNAMBVLESQ^VES. lôj
Les fleurs de la prairie, espoir des herboristes ! — Car ce siècle sans foi ne veut plus qu'acheter, — Semblables aux tableaux des gens trop coloristes, Arboraient des tons crus de pains à cacheter.
Et, comme un paysage arrangé pour des Kurdes, Les ormes se montraient en bonnets d'hospodar ; C'étaient dans les ruisseaux des murmures absurdes, Et l'on eût dit les rocs esquissés par Nadar!
Moi, saisi de douleur, je m'écriai : « Cybèle ! Ouvrière qui fait la farine et le vin ! Toi que j'ai vue hier si puissante et si belle. Qui l'a tordue ainsi, Nourrice au flanc divin? »
Et je disais : « O nuit qui rafraîchis les ondes.
Aurores, clairs rajons, astres purs dont le cours Vivifiait son cœur et ses lèvres fécondes, •
Etoiles et soleils, venez à mon secours ! «
La Déesse, entendant que je criais à l'aide, Fut touchée, et voici comme elle me parla : « Ami, si tu me vois à ce point triste et laide. C'est que Monsieur Courbet vient de passer par là ! »
164 ODES FVNAMBVLESQ VES.
Et le sombre feuillage évidé comme un cintre^ Les gazons, le rameau, qu'un fruit pansu courbait, Chantaient : « Bonjour, monsieur Courbet le maître peintre 1 Monsieur Courbet, salut ! Bonjour, monsieur Courbet ! »
Et les saules bossus, plus mornes et plus graves
Que feu les écrivains du Journal de Trévoux^
Chantaient en chœur avec des gestes de burgraves :
« Bonjour, monsieur Courbet ! Comment vous portez-vous?
Une voix au lointain, de joie et d'orgueil pleine. Faisait pleurer le cerf, ce paisible animal, Et répondait, mêlée aux brises de la plaine : r Merci . Bien le bonjour. Cela ne va pas mal. n
Tournant de ce côté mes yeux, — en diligence. Je vis à l'horizon ce groupe essentiel : Courbet qui remontait dans une diligence, Et sa barbe pointue escaladant le ciel !
Octobre i8î4.
ODESFVNAMBVLESQ^VES. I65
Nadar.
Les soirs qu'au Vaudeville, en ce moment sauvé,
On donne une première Représentation ; quand le gaz relevé
Couvre tout de lumière ;
Et) pour mieux éblouir de feux les vils troupeaux
Aux faces inconnues, Quand, les littérateurs déposant leurs chapeaux,
On voit leurs tctes nues;
Chez tous CCS rois à qui la notoriété
Enseigne ses allures, Oh ! quel spectacle étrange en sa variété
Offrent les chevelures !
l66 ODES FVNAMBVLESQ^VES.
Les unes ont l'aspect de l'ébène; voici
Les châtaines, les fauves Et les beaux fronts de neige, et l'on remarque aussi
Le bataillon des chauves.
C'est le brun Lherminier, Sasonoff et Murger,
Et Lemer, doux lévite.
Leurs cheveux peuvent dire en chœur avec Burger :
« Hurrah ! les morts vont vite ! »
Louis Boyer, qui prit plus d'une Alaciel
A plus d'un roi de Garbe, Dissimule son nez, organe essentiel,
Sous de grands flots de barbe.
Son visage pourtant n'est pas seul envahi
Comme celui d'un Serbe, Et de Goy, dont les mots ont un parfum d'A'ij
N'est pas non plus imberbe!
Car le Temps, qui sourit de se voir encensé
Par ceux dont il se joue.
Met, comme un lierre épars, ce feuillage insensé
Autour de notre joue !
ODES FVNAMBVLESQ^VES. 167
.- Liis Lurine, habile à bien lancer les dards,
En a les tempes bleues.
Asselineau pourrait fournir des étendards
Aux pachas à trois queues.
Méry, chêne au milieu d'arbustes rabougris,
A vaincu les épreuves ; II est majestueux et fort sous son poil gris
Comme les dieux des fleuves.
Dumas, qui pourrait seul, mage éthiopien,
Chanter la sage Hélène, Abrite des éclairs son crâne olympien
Sous des touffes de laine.
Mirecourt dans son ombre, antre de noirs projets,
Tente de noyer Planche, Et René Lordereau dans ses boucles de jais
Garde une mùche blanche.
-incssant, mêlé, comme les vieux railleurs, De faune et de satyre, S coiffe en brosse. Et puis j'en passe, et des meilleurs ! Mais qui pourrait tout dire?
l68 ODES FV^' AMBVLESQ^VES.
Théo, roi de l'azur où la Muse le suit,
Amant de la Chimère, En secouant sa tête, à l'entour fait la nuit^
Comme un héros d'Homère,
Et Barrière, qui va cherchant la vérité
Sans songer à sa gloire, Montre pleins d'ouragans des yeu:r: d'aigle irritJ
Sous une forêt noire.
A côté d'eux on voit les blonds : c'est Dumas fîlC;,
Dont l'ample toison frise ; c'est Gaiffe, dont la joue est neige, ivoire et lys.
Et la lèvre cerise.
c'est Castille aux anneaux crêpés ; ses yeux ont lui
Pour quelque étrange rêve, Et son chef lumineux brille comme celui
De notre grand'mère Eve.
Voillemot resplendit comme un jeune Apollon.
Fabuleux météore, Sa tête radieuse au milieu d'un salon
Fait l'effet d'une aurore.
ODES FVNAMBVLESCiVES. l6ç
Arsène Houssaye, à qui souvent, le cœur troublé,
Rêvent les jeunes filles, A des cheveux pareils à ceux des champs de blé
Tombant sous les faucilles.
Ils sont d'or pâle; ceux du poète nouveau
Qui, dans des vers bizarres, A nommé le public : « Béte à tête de veau, »
Sont jaunes, fins et rares.
La Madelène est rose, et Marchai est vermeil
D'une façon hardie.
Mais Nadar sur son front aux comètes pareil
Arbore l'incendie!
Décembre 1858,
170 ODES FVN AMBVLESQ^VES.
Reprise de La Dame,
JVlourir de la poitrine Quand j'ai ces bras de lys, La lèvre purpurine, Les cheveux de maïs Et cette gorge rose, Ah! la vilaine chose!
Quel poète morose Est donc ce Dumas fils !