‹ Odes funambulesques (volume 2)Chapitre 6 sur 63 · Parabasedes Oiseaux, traduction de M. Artaud · texte numérisé non relu

Parabasedes Oiseaux, traduction de M. Artaud

prkpace: ift

rhume Se eerveau et le macadam. Les gens qui ée promènent 8ur ce tréteau encombré de poufs , de fauteuils eapitonnés et de ebaises en laque, semblent en effet s'occuper de leurs affaires ; mais est-ce que je les connais» moi spectateur? Ëst-çe que ledits affaires m'intéressent? h cionnais Hamlet, je connais Roméo, je connais Ruyfiias, parce qu'ils sont exaltés par Tamour, mordus par la jalousie, transfigurés par la passion, poursuivis par la fatalité I^oyés par le destin. Ils sont des hommes comqie ^6 %mB un homme. Goinme nioi ils ont tu des lacs, des f orétfi, des grands chemins, des cieux constellés, des clairières argentées par la lunei Gomme moi ils ont ^tdoré , ils ont prié, ils ont subi mille agonies, la soufirance a enfoncé dans leurs coeurs les pointes de mille glaives. Mais comment coiïnaltrais-je ces bourgeois nés dans une boite? Ils ont, me direz-vôus, les mêmes tracas que moi, de l'argent à gagner et à placer, des termes à, payer, des remèdes à acheter chez le pharmacien. Mais justement c'est pour oublier tous ces ennuis que je suis venu dans un théâtre! Que ces gens-là me soient étrangers, cela ne serait encore rien; ce qu'il y a de pis> c'est que je leur suis, moi, profondément étranger. Us ne savent

rien de moi^ ils ne m'aiment pas^ ils ne me plaignent pas quand je suis désolé^ ils ne me consolent pas quand je pleure^ ils ne souriraient guère de ce qui me fait rire aux éclats.

A chaque instant le chœur antique^ disait au spectateur : a Nous avons toi et moi la même patrie^ les mêmes a dieux^ la même destinée ; c'est ta pensée qui acëre ma a raillerie^ c'est ton ironie qui fait éclater mon rire en a notes d'or, d A défaut de choeur^ Racine et Shakspere disent cela eux-mêmes. Ils le disent à chaque vers, à chaque ligne ^ à chaque mot^ tant leur âme individuelle est pénétrée^ envahie et submergée par l'âme humaine. Mais aujourd'hui^ même dans les œuvres ou par hasard le génie comique éclate «n liberté , Fauteur a toujours l'air de faire tous ces mots-là pour lui et de s'amuser tout seul. Il manque toujours le chœur^ ou du moins ce mot^ ce cri, ce signe qui invite à la communion fraternelle. Si le poète des Odes funambulesques pouvait avouer un instant celte fatuité^ nous dirions qu'il a voulu tenter comme des essais de chœurs pour Vautrin^ pour Les Saltimbanques, pour Jean Siroux la plus haute tragédie moderne^ encore à faire. 11 se serait efforcé de

rompre la glace qui sépare de la foule quelques-unes des célébrités contemporaines, et do montrer violemment dans une ombre déchirée par un rayon de lumière leur côté humain et familier. En un mot , il aurait tâché de faire avec la Poésie^ cet art qui contient tous les arts et qui a les ressources de tous les arts^ ce que se propose la Caricature quand elle est autre chose qu^un barbouillage. Hâtons-nous de dire qu'il n'a biographie personne. Il n'a pas même vu extérieurement et de très-loin le mur qui environne la vie privée. Ceci est utile à constater, à un moment où^ si cela continue^ nous finirons par être dégoûtés même de Plutarque.

Ici la critique reprend la parole. — « Vous vouliez « peindre votre temps ^ à la bonne heure. Était-ce une « raison pour marcher sur la tète et pour vous vêtir d'o- « ripeaux désordonnés et bizarres? Est-ce pour peindre a quelque chose^ s'il vous plaît, que vous affectez ces « mètres extravagants^ ces césures effrontées^ ces rimes «d'une sauvagerie enfantine? d Peut-être bien. Un homme qui est très-spirituel malgré sa réputation d'homme d'esprit , M. Nestor Roqueplan , a défini notre époque par un seul mot très-éloquent : le Paroxysme. Se-

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Ion lui, le grand earaetère de notre âge eofn^lexé liait celni-ci, que tout s'est élevé à un degré extrême dintënsite. Pour éclairer ce qu'éclairait autrefois la chandelle classique^ il faut des orgies de gaz, dès incendiée^ des fournaises et des comètes. On était riche avec dix mille livres de reiite, et maintenant^ si un banquier ne possède que dix millions de francs, chacun dit de lui : è Ce pauvre un tel n'est guère à soii aise! » Où il y avait dû gris^ nous mettons du vermillon pur^ et nous trouvons que cela est encore bien gris. Nos écrivains sont si spirituels que leurs cheveux en tombent^ nos femines si éclatantes qu'elles font peur aux bœufs, nos voitutes si fines qu'elles se cassent en mille miettes.

Lorsque le chroniqueur des Nouvelles à la indin a imaginé sa définition, il ne ise trompait certes pas et il y avait là quelque chose de bien observé. Il faut désormais faire un pas de plus. Nous en sommes toujours au paroxysme^ mais au paroxysme de Tabsurde. Bien entendu^ nous parlons seulement ici du côté extérieur et pittoresque des mœurs. Rien n'empêche et ne saurait empêcher l'essor de la Science^ de la Poésie^ du Génie dans toutes ses manifestations, enfin de ce qui est la vie même

PRÉFACE; Vf

éB la France. Mais Texistence dans la rue , le cdté des choses qui sollicite robserration superficielle est devenu essentiellement absurde et caricatural. Nous ressemblons tous à ces baladins qui^ aux derniers jours du carn^rval^ jouent Les Rendez-vous bourgeois travestis , chacun portant un costume opposé à l'esprit de son rôle. Vous entrez dans le bureau d'un petit journal , vous y trouvez des vieillards qui regrettent le bon vipux temps ; vous allez chez un acteur^ vous le voyez en train de f^ire des (diiffires; vous montez chez une courtisane^ elle est abon* née au Siècle. Ce jeune homme adorable ^ fatal compe Lara et habillé comme Brummel^ est un usurier. Ce monsieur qui tient ses livres de maison en partie double^ €t qui sert d'intermédiaire pour trouver de l'argent^ c'est un poète. Mon domestique ne se contente plus d'être mis dans la gazette; il fait bâtir des maisons, et ce pauvre homme en habit râpé qui monte dans un omnibus esl un duc plus ancien que les La Trémouille.

Il reste un descendit de Godefroy de Bouillon, il chante dans les chœurs de l'Opéra; et le dernier des comtes de Foix, M. Eugène Grailly, était actçup ^ la Porte Saint-Martin, Un saltimbanque a récemment a|ta-

ché son trapèze sous le pont suspendu qui domine la cataracte du Niagara^ et^ dans les variations du Carnaval de Venise y W^ Carvalho a montré qu'avec son gosier elle jouait dp violon mieux que Paganini : après cela venez dire que la versification des Odes funambulesqiies est excessive ou imprudente ! Sans parler des élus qui ont tait Les Feuilles d'Automne, La Comédie de la Mort, Les Méditations, Rolla, les ïambes^ Eloa^ Les Ternaires, L^ Sentiers perdus, et d^autres beaux livrer, il y a ici deux écrivains qui possèdent dès natures essentiellement poétiques , ce sont MM. Louis Yeuillot et Prou* dhpn^ les deux implacables adversaires de la poésie et des poètes. Dans un morceau merveilleux d'inspiratidn lyri« que, M. Proudhon, qui n'a jamais lu un vers, s'est rencontré^ presque idée pour idée^ avec Les Litanies deSatan de M. Charles Baudelaire. Dans Corbin et d'Aubeœurt, M. Louis Yeuillot a donné une page digne de Bums : c'est la description de la cour d'une vieille maison dans le faubourg Saint-Germain^ avec son puits à la serrurerie ouvragée et son lilas délicieusement fleuri sur un tronc antique.

Les cordonniers font des romans, les notaires et les

maîtres d^écrlture ventrus se moquent de M. Prudhomme^ les vices d'Herpyllis, de Léontion^ de Danaë et d'Archeanassa sont tombés aux cuisinières^ et après avoir trèsspirituellement égayé «L^ Charivari, Le Corsaire^ le Figaro et Le Tintamarre^ les plaisanteries contre la tragédie ont été accaparées par des imbéciles. S'il plaît donc à Daumier, en ses figures énergiques et puissantes^ de tracer un pan d'habit un peu trop tordu par le vent du nord ou une main qui ait presque six doigts^ il n'y a vraiment pas là de quoi fouetter un chat. Les enthousiastes du comique rimé, qui regrettent amèrement de l'avoir vu disparaître de notre poésie après Les Plaideurs, savent quelles difficultés surhumaines notre versification oppose à Fartiste qui veut faire vibrer la corde bouffonne. Si Ton nous permet de retourner ici un mot célèbre, ils savent combien il est inouï de pouvoir rester fougueux sur un cheval calme. Le problème assurément n'est pas résolu dans le pauvre petit bouquin vert que voici^ improvisé au hasard et bribe par bribe à vingt époques différentes. Mais, tel qu'il est, il pourra sans doute distraire pendant dix minutes les amateurs de poésie et d'art : il y a eu dans tous les siècles beaucoup

de liwe9 diHii on a'ea pourrait pas dire mi»nt, et qui ne Tftl^t P99 ^nd cigarfltt.e.

Peur ce qui regarde les formes spéciales imitées dans g|ielqi)eil pi^f^es^ est-il ué^ejssaire de rappeler encore use fois que la parodie a toiiyQurs été iia bommag^e reiid«| h 1^ ppQulf^rit^ et au géoie? lious oriNiiûris faille iniw» à Qos lecteurs efi supposant qu'il put se trouyer parmi eux UB.e ime assez méchante pour voir dans ces jeux où un po^ obscur r£|ill§ sa propre poésie^ une odieuse attaque contre le père de là nouvelle poésie lyrique^, contre le demi-rdieu qui a façonné la littétiature contemporaine à r4i»iag(9 ^e ^Q^ cerveau^ contre l'illustra et glorieux dscieur des Orientales. Quant aux pcgrsonnalités éparses dan^ ces pages éphémères^ qui pourraient-elles rai90i|ua^^DCtent cpurroucer? Nous le répétons de nouveau, ce ue sont et ce ne pouvaient être que des caricatures abscH liment fantai^tiques. Or nous ne savons pas que ni 1^. Tbiers, ni M. de Falloux^ ni M. Loui9 Blano,, ni U. dp Mo^talembert, ni M. Proudhon, ni tant d'boipmsfi d'État et d'écrivains émineQts se soient jamaifi £&diés à propos des singuliers profilç que leur aaoït i^^ètés lea dessiiji^ujrs h^mioristes. ll^s nou^ reste seulemieAt le çegret

4-ayoir cru il^ lettre apoorypbe 9i^éi^ Tbom^ Coulure; 9iais notre jâvelot perdu n'aura même pa« égratigpéc^tte ieune gloire.

Un mot encore. Les Odes funambulesques n'ont pas été à%nie&, tout bonnement parce qu'elles ne valaient pas la p^e âe Tètre. Et d'ailleurs, si Ton devait les re$tittt^r à leur vériti^ble auteur, toutes }es satires parisiennes, quelles qu'elles soient, ne porteraient-eUes pas le nom du facétieux inconnu qui s'appelle tout le MONDE? Enfin, ennemi lecteur, avant de condamner ce fragile essai de pamphlet en rhythmes et de le jeter dédaigneusement à la corbeille avec le dernier numéro du Aealt5m^(l), songe que la Satire magistrale de Boiieau ne peut plus servir en 1857, ni même plus tard, comme arme du- moins. Heureux celui qui pourrait non pas trouver, non pas compléter, mais seulement fixer pour quelques jours au point où elle est parvenue la formule rimée de notre esprit comique! Sommes-nous sûrs que les chevaux indomptés ne viendront plus jamais mordre récorce de nos jeunes arbres? Eh bien, le jour où cette

1- Cette Revue a depuis longtemps cessé d'exister {Janvier 1858.)

fatalité planerait sur nousi le jour où se lèvera haletas courroucé et terrible le chanteur d'Odes qui sera Tyrtée de la France ou son fougueux Théodore Keme s'il cherche la langue de Flambe armé de clous dans Ménage Parisien ou dans l'Honneur et L'Argent, il r Fy trouvera pas ; ce n'est pas dans le sang du lapin o du pigeon gris que le guerrier libre du pays des fleuve empoisonne ses flèches vengeresses.

Février 1857.

ODES FtfNAMBULESQUES

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