‹ Odes funambulesques (volume 3)Chapitre 7 sur 74 · DE LA PREMIÈRE ÉDITION · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE ÉDITION

Eh quoi ! s'écria-t-il. ce pont n'était-il donc pas assez beau lorsqu'il paraissait avoir été construit en jaspe? Ne doiton pas cniiudre d'y poser les pieds, maintenant qu'il nous apparaît comme un charmant et précieux assemblage d'émeraudes , de chrysoprases et de chrysolithes ?

Goethe, L'Homme à lo Lampe.

Les Éditeurs des Odes funambulesques ont-ils eu raison de rassembler en un volume ces feuilles volantes que le poète avait abandonnées comme un jouet pour la récréation des premières brises? Voilà assurément des fantaisies plus que frivoles; elles ne changeront en rien la face de la société, et elles ne se font même pas excu-

ser, comme d'autres poëmes de ce temps, par le génie. Bien plus, la borne idéale qui marque les limites du bon goût y est à chaque instant franchie, et, comme le remarque judicieusement M. Ponsard dans un vers qui survivrait à ses œuvres, si ses œuvres elles-mêmes ne devaient demeurer immortelles :

Quand la borne est franchie, il n'est plus de limita.

Plus de limites, en effet, c'est le pays des fleuves aurifères, des neiges éternelles, des forêts de fleurs; Voici Théliante, Fasclépias, la mauve écarlate, la mousse blanche d'Espagne , les oiseaux-mouches . les troupeaux de buffalos et d'antilopes. Dans ces prairies ondulées, dans ces océans de verdure, habités aussi par des dindons, parcourus en tous sens par des Indiens coloriés d'une manière bizarre, notre homme, vêtu d'une bonne blouse de peau de daim et chaussé de mocassins aux semelles épaisses, chasse aux chevelures. Pourquoi la prairie parisienne n'aurait-elle pas son Henri Haller et son capitaine Mayne-Reid? Il y a bien la question du sang humain; rassurez-vous, toutefois : dans le grand désert dont la Banque de France et la Monnaie sont les

oasis, tout le monde est chauve, et ce seront des perruques seulement que l'ennemi de Navajoes en frac suspendra à sa ceinture. La balle de son rifle ne tuera que des mannequins à épouvanter les oiseaux. S'il reste même de ces mannequins-là! car les oiseaux sont devenus très-malins. Ils ont lu les chasses de M. Elzéar Blaze et celles de M. Viardot. Ils ont lu par la même occasion d'autres chasses et aussi quelques recueils d'ana; si par hasard on les en priait bien fofrt, ils feraient leurs Échos de Paris et leur Courrier de Paris tout comme M. Edmond Texier ou M. "Villemot.

« D'autres temps, d'autres oiseaux! d'autres oiseaux, « d'autres chansons! » murmure le divin Henri Heine, et il ajoute :

« Quel piaillement ! on dirait des oies qui ont sauvé le « Capitole !

« Quel ramage! Ce sont des moineaux avec des allu- « mettes chimiques dans les serres qui se donnent des « airs d'aigles portant la foudre de Jupiter. »

Eh bien, que ferez-vous, Argiens aux cnémides élégantes? Attaquerez-vous ces moineaux et ces oies à grands coups de lance? N'est-ce pas assez d'une sarba-

cane pour mettre en fuite une couvée de pierrots, et, quant aux volatiles plus graves , à ceux qui servent de point de comparaison pour exprimer la majesté de Junon aux bras de neige, il suffit sans doute de leur arracher de «aile une plume pour écrire un mot. Un mot! n'est-ce pas beaucoup déjà , lorsque tant de messieurs affairés font un métier de cheval, et, les yeux crevés , tournent du matin au soir la roue d'un pressoir qui n'écrase rien ? Assurément ce temps-ci est un autre temps; ce qu'il appelle à grands cris, ce sont les oiseaux joyeux et libres ; c'est la chanson bouffonne et la chanson lyrique. Lyrique, parce qu'on mourra de dégoût si l'on ne prend pas, de ci de là, un grand bain d'azur, et si l'on ne peut quelquefois pour se consoler de tant de médiocrités a rouler échevelés dans les étoiles, » bouffonne... tout simplement, mon Dieu! parce qu'il se passe autour de nous des choses très-drôles. De temps en temps Aristophane refait bien sa comédie de Plutus, qu'il intitule Mercadet, ou une autre de ses comédies, qu'il intitule Vautrin, ou Les Saltimbanques , ou autrement; mais toutes sortes d'obstacles arrêtent le cours des représentations, car enfin l'art dramatique est dans le marasme. Et puis, à ces

satires refaites après coup, il manque toujours la parabase des Oiseaux; il manque les chœurs , ces Odes vivantes qui font passer des personnages aux spectateurs du drame la même coupe remplie jusqu'aux bords d'un vin réparateur. En quelle langue peut-on s'écrier aujourd'hui sur un théâtre : « Faibles humains , semblables à «la feuille légère, impuissantes créatures pétries de « limon et privées d'ailes, pauvres mortels condamnés à « une vie éphémère et fugitive comme l'ombre ou comme <-< un songe léger, écoutez les oiseaux, êtres immortels . « aériens , exempts de vieillesse , occupés d'éternelles « pensées ! < » En quelle langue pourrions-nous dire aux boursiers qui lisent dans leur stalle le cours de la Bourse : « L'Amour s'unissant aux ténèbres du Chaos ailé, engen- « dra notre race au sein du vaste Tartare, et la mit au « jour la première. Avant que l'Amour eût tout mêlé, la « race des immortels n'existait pas encore; mais quand « le mélange de toutes choses fut accompli, alors parut « le ciel, l'océan, la terre et la race immortelle des dieux. « Ainsi nous sommes beaucoup plus anciens que tous les

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