L'AMOUR A PARIS
Fille du grand Daumier ou du sublime Gham, Toi qui portes du> rèps et du madapolam, Muse de Paris f toi par qui l'on admire Les peignoirs érudits qui naissent chez Palmyre, Toi pour qui notre siècle inventa les corsets A la minute^ amour du puff et du succès I Toi qui chez la comtesse et chez la chambrière
Colportes Marivaux retouché par Barrière, Précieuse Évohé I chante, après Gavarni, L'amour et la constance en brodequin verni.
Dans ces pays lointains situés à dix lieues, Où rOise dans la Seine épanche ses eaux bleues, Parmi ces Saharas récemment découverts,
Quand l'indigène ému voit passer dans nos vers Ces mots déjà caducs : rat^ grisette ou lorette^ Il se sent vivre, un charme impérieux l'arrête, Et, l'œil dans le ciel bleu, ce naturel naïf Évacue un sonnet imité de Baïf .
Il voit dans le verger qu'il eut en patrimoine Tourbillonner en chœur les cauchemars d'Antoine J Le voilà frémissant et rouge comme un coq ; Il rêve, il doute, il songe, et tout son Paul de Kock Lui revient en mémoire, et, pendant trois semaines^ Fait partii* à ses yeiix des chandelles romaines Et dans son cœur troublé met tout en désarroi, Comme un feu fl'artiflce à la fête du roi.
La grisettel II revoit la petite fenêtre.
Les rayons souriants du jour qui vient de nattre, A leur premier réveil, comme un cadre enchanteur,
Dorent les liserons et les pois de senteur, tlne tête charmante, un ange, une vignette De ce gai reposoir agace la lorgnette.
En voyant de la rue un rire triomphant , Ouvrir des dents de perle, on dirait qu'un enfant Ou quelque sylphe, épris de leurs touffes écloses, A fait choir, en jouant, du lait parmi les roses.
Elle va se lacer en chantant sa chanson, Lisette Ou LAndalouse ou bien Mimi Pinson, Puis tendre son bas blanc sur sa jambe plus blanche; Les plis du frais jupon vont embrasser sa hanche Et cacher cent trésors, et du cachot de grès La naïade aux yeux bleus glissera sans regrets Sur sa folle poitrine et sur son col, que baigne Un doux or délivré des morsures du peigne.
Ce poëme fini, dans un grossier réseau Elle va becqueter son déjeuner d'oiseau.
Puis, son ouvragé en main, sur sa chaise de paille,
La folle va laisser, tandis qu'elle travaille. L'aiguille aux dents d'acier mordre ses petits doigts ; Et, comme un frais méandre égaré dans les bois, , Elle entrelacera, modeste poésie,
110 ODES FtJN\MBlTLÊI^aUId.
Les fleurs de aon caprice el de sa fantaisie.
C'est ce qtie Ton appelle une brodeuse. Hélas f Depuis qu'en retournant le liept de cœur ou lîas Dans un estaminet, le premier journaliste Contre les murs du beau dressa cette batiste. Combien ces frais croquis, plus feux que des jetons, Ont fait dans notre ciel errer de Pbaétons I La grisette, doux rêve f Elle avait ses aptftres, Balzac et Gavarni mentaient comme les autres ; Mais un jour, Roqueplan, s'éfant mis à ï'affdt, Fit un mot de génie, et la Lorette fut I
Hurrahf les Aglaéf les Ida, les charmantes, En avant! Le Champagne a baptisé les mantes t Déchirons nos gants blancs au seuil de l'Opéra ! Après, la Maison-d'Or f Corinne chantera.
Et puis, nous ferons tous, comme c'est nécessaire, Dfô mots qui paraîtront demain dans Le Corsaire f Des mots tout neufs, si bien arrachés au tréjpas Qu'ils se rendent parfois, mais qu'ils ne meurent pas! Ecoutez Célina, reine Se la folie, Qui chante : Un général de l'armée d'Italie f Ah ! bravo ! c'est épique, on ne peut le nier.
ODES FUNAMBULESQUES. iH
Quel aplomb f je Taraîà entendu Tan derûier.
Vive Aspasié 1 Athène existe au seîn des Gaules f Ah i ûous ayons tràiment les femmes lés plus drAles De Paris ! Périclès Vit chez ilotls en exil, Et nous nous amusons beaucoup. Quelle heure est-ii?
Évohé I toi qui sais le fond dé ces arcanes, Depuis la Maison-d'Oi* juscpi'âu bureau des cannes. Toi qui portas naguère avec assez d*àrdeur Le claque enrubanné du fameux débardeur.
Apparais! Montre-nous, femme sibylline, La pâle Vérité nue et sans crinoline, Et convaincs une foj^s les faiseurs de journatix De compMcité vile avec les Oudinots.
Descends jusques au fond de ces hontes immenses Qui sont le paradis des auteurs de romances.
Dis-nous tous les détours de ces gouffres amers. Et si la perle en feu rayonne au fond des mers. Et quels monstres, avec leurs cent gueules ouvertes. Attendent le nageur tombé dans les eaux vertes. Mène-nous par la main au fond de ces tombeaux I Montre ces jeunes corps si pâles et si beaux D'où la beauté s'enfuit sans y laisser de trace ♦ .
Fais-nous voir la misère et l'impudeur sans grâce !
Parcours, en exhalant tes regrets superflus,
Ces beaux temples de l'âme où le dietï ne vit plus, .,
Sans craindre d'y salir ta cheville nacrée.
Tu peux entrer partout, car la Muse est sacrée.
Mais du moins, Évohé, si la jeune Laïs, Avec ses cheveux d'or, blonds comme le maïs, N'enchatne déjà plus son amant Diogène; Pans ces murs, d'où s'enfuit l'esprit avec la gêne, Si leur Alcibiade et leur sage Phryné Abandonnent déjà ce siècle nouveau-né.
Si dans notre Paris leur Athène est bien morte. Dans les salons dorés où se tient à la porte La noble Courtoisie, il est plus d'un grand nom Qui dérobe la grâce et l'esprit de Ninon.
Là, l'amour est un art comme la poésie :
Le Caprice aux yeux verts, la rose Fantaisie Poussent la blanche nef que guident sur son lac Anacréon, Ovide et le divin Balzac, Et mèneni sur ces flots, célébrés par Horace, La Volupté plus belle encore que la Grâce I
doux mensonge I Avec tes ongles déjà longs,
Tâche d'égraligner la porte des saloniS, Et peins-nous, s'il se peut, en paroles courtoises. Les amours de duchesse et les amours bourgeoises! Dis l'enfant Chérubin tenant sur ses genoux Sa marraine aujourd'hui moins sévère; dis-nous La nouvelle Phryné, lascive et dédaigneuse, Instruisant les d'Espard après les Maufrignèuse ; Dis-nous les nobles seins que froissent les talons Des superbes chasseurs choisis pour étalons i
Et comment Mess encore extasiée.
Au matin rentre lasse et non rassasiée.
Pâle, essoufflée, en eau, suivant l'ombre du mur.
Tandis que son époux, orateur déjà mûr,
Dans son boudoir de pair désinfecté par l'ambre,
Interpelle un miroir en attendant la Chambre î
Ah I posons nos deux mains sur notre cœur sanglant ! Ce n'est pas sans gémir qu'on cherche, en se troublant, Quelle plaie ouvre encor, dans l'éternelle Troie L'implacable Vénus attachée à sa proie !
Quand il parle d'amour sans pleurer et crier. Le plus heureux de nous, quel que soit le laurier Ou le myrte charmant dont sa tête se ceigne.
m ODES FU;9AB|BULp:SQUES.
Sent grincer à son flanc la t)Ieissure qui saigne. Et se plaindre et fréiftir ^yec un ris ipoqueur, L'ouragan du passé dans les flots de son cçeur (I) t
Février 1846.
SATIRE SIXIÈMI!