‹ Odes funambulesques (volume 4)Chapitre 19 sur 66 · UNE VIEILLE LUNE · texte numérisé non relu

UNE VIEILLE LUNE

MOI

Chère infidèle I eh bien, qu*êtes-vous devenue? Depuis quinze grands jours vous n'êtes pas venue t Chaque nuit, à Fabri du rideau de satin Ma bougi6 en pleurant brûle jusqu'au matin;

1. EvoHÉ n'a pas écrit la terrible satire qu'elle annonçait ici : c'était déjà trop de la rêver. Elle n'a pas tenu cette promes^e^à ni aucune de ses promesses; c'est ce qui fait sa force. La p^uyrette n'a jamais touché que par jeu à la lyre d'airain : où aurait-elle trouvé assez de fureur et assez de haine pour mener à bout sans fai))lir la farouche PARODIE HUSfÀlNE? (I^qU de h première iditm.)

ODES FUNàMBULëSQU£3, U»

Je m'endors sans tenir votre main adorée.

Et lorsque vient l'Aurore en voiture dorée, Je cherche vainement dans les plis des coussins Les deux nids parfumés où s'endorment vos seins, Comme de doux oiseaux sur le marbre des tombes. Qu'en faisiez-vous là-bas de ces blanches colombes! Et tu ne m'aimes plus.

ÉYOHÉ*

Je vous aime toujours.

MOI

Un corset un peu juste, une étroite chaussure

Ont-ils égratigné d'une rose blessure

Tes beaux pieds ou ton corps, ces parterres de lys?

Un drap trop dur, froissé par tes onj^es polis,

A-t-il enfin meurtri, dans ses neiges tramées.

Ces bijoux rougissants, pareils à des camées?

As-tu brisé ta lyre en chantant Kradaudja?

Ou bien, dans ces doux vers que l'on aimait déjà.

Ta soubrette Vénus a-t-elle d'aventure

En te frisant le soir, plié ta chevelure?

As-tu perdu ta voix et ton gazouillement?

ÉVOHÉ

Je suis harmonieuse et belle, ô mon amant !

Le drap tissu de neige et la chaussure noire N'a pas mordu mes pieds ni mes ongles d'ivoire ; Ma soubrette Cypris, qui m'aime quand je veux. N'ont pas coupé nos vers pour plier mes cheveux ; On admire toujours les cent perles féeriques Et les purs diamants de hies écrins lyrique* : Les Cupidons ailés me servent d'échansons.

Et ma lyre d'argent est pleine de chansons.

MOI

Pourquoi donc as-tu fui la guerre, toi si brave ! On reprend^ A6w/ar et Lucrèce, on te brave!

Pends-toi, grillon! Lucrèce^ enfin deux Abufar! Et ce Bâche espagnol ivre de nénufar, Damon, ce grand auteur dont la muse civile Enchanta si longtemps et Lecourt et Clairville, Est photographié pour ses talents divers.

Le Tarn au loin gémit et demande tes vers.

ÉVOHÉ

N'as-tu donc point appris la fameuse nouvelle

Que Faveugle Déesse, en enflant sa grande aile, Emporte aux quatre coins de Tunivers connu?

MOI

Non. I

ÉVOHÉ

Tremblez, terre et cieuxl Le maîire est revenu. Némésis-Astronome assemble ses vieux braves, Barberousse s'abat au milieu des burgraves, Barthélémy rayonne, allumant son fanal, Cloué, dernier pamphlet, à son dernier journal! Sa muse a, réveillant la satire latine.

Comme un Titan vaincu foudroyé Lamartine ; Pareille aux grands parleurs d'Homère et de Hugo, Des rocs du feuilleton, la dure virago , Sur ce cygne plus doux que les cygnes d'Athènes Fait couler à grand bruit ces paroles hautaines : « Rimeur, que viens-tu faire au milieu du forum? Cet acte audacieux blesse le décorum.

Reste avec tes pareils I Les gens de ta séquelle Ne sont bons qu'à rimer une ode, telle quelle! Tu chantes l'avenir! le présent est meilleur.

U8 0DË3 FVN^MBULËSaiJ^S.

Ce qui ta çoavei^ait, ô divin rimailleur, C'était, ajûbitieux çlu laurier cie Pindare, D'aller au mont Horeb pincer de la guitare Pour ton roi légitime, ou plutôt d'arranger Des vers de confiseur au Fidèle-Verger. Mais la loi sociale est une rocambole, Et Fpurier n'est qu'un âpe à côté de ChamboUe. Tombe I at le front meurtri par mon divin talon. Souviens-toi désormais d'admirer Odilon. »

Ainsi par ses gros vers, Némésis-Astronome, Du poëta sacré, déjà plus grand qu'un homme, A brisé fièrement les efforts superfl^s, *

MOI

Tiens! je n'en savais rien.

ÉVOHÉ

Lamartine non plus.

Bois, ô mon jeune amant! les larmes que je pleure, Si Tîémésis renaît, il faut donc que je meure?

MOI

Ta lèv|*e ^ la parfum (lu rosier d'Orjent Où Taurora a caçbé ses perles jp^n riant ;

Cette boache folfltre est pleine de féeries.

Et, comme un voyageur dans des plaines fleuries,

Mon cœur s'est égaré parmi ses purs contours.

ÉYOHÉ.

Si je chantais encor, m'aimeriez-vous toujours?

MOI

Eb! que nous fait à nous Némésis- Astronome?

Nous, et Barthélémy que le siècle renomme.

Nous avons deux tréteaux dressés sous le ci^I bleu, Deux magasins d'esprit : le sien ressemble à feu Le Théâtre-Français ; une loque de toile Y représente Rome ou bien TArc^de-rÉtoile, . Au choix. Sur le devant, de lourds alexandrins. Portant tout le bamois classique sur les reins, Casaques abricot, casques de tragédie.

Déclament, et s'en vont quand on les congédie : Ce genre sérieux n'a pas un grand succès; On y bâille parfois, mais c'est l'esprit français ; Cela craque partout, mais c'est la bonne école, Et cela tient toujours avec un peu de colle.

Si quelque spectateur pourtant semble fâché, On lui répond : Voltaire! et le mot est lâché. Mais nous, nous travaillons pour un public folâtre. En haillons I En plein vent I Nous sommes le théâtre A quatre sous, un bouge. Aux regards des titis Nous offrons éléphants, diables et ouistitis : Dans notre drame bleu, la svelte Colombine A cent mille oripeaux pour cacher sa débine.

Ses paillettes d'argent et son vieux casaquin Éblouissent encor ce filou d'Arlequin ; On y mord, et parfois la gorge peu sévère Sort de la robe, et luit sous les colliers de verre. Pour moi, sur ce théâtre où le bon goût n*est pas, Paillasse enfariné, je m'escrime à grands pas; Et quand le vieux Cassandre y passe à l'étourdie, Au lieu de feindre un peu, comme la Tragédie, De percer d'un poignard ce farouche barbon, Je lui donne des coups de trique, pour de bon ! Sur cette heureuse scène, on voit le saut de carpe Après le saut de sourd ; et Rose, sans écharpe. S'y montre à ce public trois fois intelligent. Faisant la crapaudine au fond d'un plat d'argent.

La fée Azur, tenant le diable par l'es cornes, Y court dans son char d'or attelé' de licornes ; L'ange y dévore en scène un cervelas ; des feux De Bengale, des feux charmants, roses et bleus. Embrasent de rayons cette aimable folie. Et Ton y voit passer Rosalinde et Célie I

évohé;

Eh bien I donc, à vos rangs, Guignols et Bilboquets I Ouvrons la grande porte I allumons les quinquets I Mets ton collier de strass, reine de Trébizondel Entrez, entrez, Messieurs I Entrez I suivez le monde ! Hurrah, la grosse caisse, en avant! Patapoum! Zizi, boumbouml Zizi, boumboum! Zizi, boumbouml Venez voir Colombine et le Génie, ou L'Hydre , En mal d' enfant t Orgeat, de la bière, du cidre!

JanTier 1846.

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