LA VILLE ENCHANTÉE
Il est de par le monde une cité bizarre.
Où Plutus en gants blancs, drapé dans son manteau,
OfTre UDe cigarette à son ami Lazare,
Et l'emmène souper dans un parc de Wateau.
Les centaures fougueux y portent des badines; Et les dragons, au lieu de garder leur trésor. S'en Tont sur le minuit, avec des baladines.
Faire un maigre dîner dans une maison d'or.
C'est là que parle et chante avec des voix si douces. Un essaim de beautés plus nombreuses cent fois, En habit de satin, brunes, blondes et rousses. Que le nombre infîni des feuilles dans les bois!
pourpres et blancheurs 1 neiges et rosiers t L'une En découvrant son sein pins blanc qne la Jung-Frau, Cause avec Cyrano, qui revient de la lune, L'autre prend une glace avec Gagliostro.
C'est le pays de fange et de nacre de perle ; Un tréteau sur les fdts du cabaret prochain.
Spectacle où l&s décors sont peints par Diéterle, Cambon, Thierry, Séchan, Philastre et Despléchin;
Un théâtre en plein vent, où, le long de la rue. Passe, tantôt de Tace et [antût de protil.
Un mimodrame avec des changements à vue, Comme ceus de Gringoire et du céleste Will.
Là, depuis Idalie, où Cypris court sur l'onde Dans un brougham de nacre attelé d'un dauphin. Vous voyez défiler tous les pays du monde Avec un air connu, comme chez Séraphin.
La Belle au bois dormant, sur la moire fleurie De la molle ottomane où rêve le chat Murr, Panni l'air rose et bleu des teax de la féerie S'éveille après cent ans sous un baiser d'amoar.
ODBS FUNAMBULESQUES. S8
La Chinoise rfiTeuse assise dam sa jonque, Les yeux peints, et le^ bras ceints de perles d'Ophir, D'un ongle de rnbis rose comme une conque Agace sur son front on oiseaa de saphir.
Sous le ciel étoile, trempfiDt lenrs pieds dans l'pnde Que parrument la brise et le gazon fleuri.
Et d'un bois de senteur couvrant leur goi^e blonde, Dansent k s'enivrer les bibiaderi.
Là, belles des blancheurs de la pâle chlorose. Et confiant an soir les rougeurs des aveux, Les vierges de Lesbos vont sous le laurier-rose S'accrouinr dans le sable et causer deux à deux.
La reine Cléopâtre, en sa peine secrète, Fiére de la morsure attacbée à son flanc.
Laisse tomber sa perle au fqnd du vin de Crète, Et sa pourpre et sa lèyre cmt des lueurs de sang.
Voici les beaux palais où sont les hétaïres, Sveltes lys de Corintfie et roses de Milet, Qui, diBs des bains de marlire, au chant divin des lyres, Lavent leurs corps sans tache avec un flot de lait.
Kt ODES FUNAMBULESQUES.
Au fond de ces séjours à pompe triomphale.
Où l'or met des rayons dans les yeux éblouis, Hercule enrubanné file aux genoux d'Ompliale. Et Diogène dort sur le sein de Laïs.
Salut, jardin antique, 6 Tempe familière Où le grand Arouet a chanté Pompadour, Où passaient avant eux Louis et La Valliére, La lèvre humide encor de cent baisers d'amonr I
C'est là que soupiraient aux pieds de la dryade, Dans la nuit bleue, à l'heure où sonne l'angelns, Et le jeune Lauzun, lier comme Alcibiade, Et le vieux Richelieu, beau comme Antinous.
Mais, ce qui me séduit, et ce qui me ramène Dans la verdure, où j'aime à soupirer le soir. Ce n'est pas seulement Phyllis el Doriméne, Avec sa robe d'or que porte un page noir.
C'est là que vit encore le peuple des statues Sous ses palais taillés dans les mélèzes verts, Et que le chœur charmant des nymphes demi-nues Plenre et gémit avec la brise des hivers.
ODES FUNAMBULESQUES. tl
Les Naïades sans yeux regardent les grands arbres Pousser de longs rameaux qui blessent leurs beaux seins, Et, sur ces seins meurtris croisant leurs bras de marbres, Augmentent d'un ruisseau les larmes des bassins.
Aujourd'hui les wagons, dans ces steppes lleuries Devancent l'hirondelle en prenant leur essor. Et coupent dans leur vol ces suaves prairies, Siir un ruban de fer qui borde un chemin d'or.
Ailleurs, c'est le palais d'Italie et de Grèce Où régnent des bergers et des dieux demi-nus. Pour lequel Titien a donné sa maltresse, 0(1 Phidias a mis les siennes, ses Vénus t
Et maintenant, voici la coupole féerique
Où, prés des (lois d'argent, sous les lauriei-s en fleurs,
Le grand Orphée apporte k la Grèce lyrique
La lyre que Sappho baignera dans les pleurs.
ville où le flambeau de l'univers s'allume I Aurore dont l'œil bleu, rempli d'illusions.
Tourné vers l'Orient, voit passer dans sa brume Des foyers de splendeur étoiles de rayons !
tt ODES FtlNAMBULESQtlES.
Ce théitre ea plein rent bâti dans les étoiles; 0(t passent à la fois CléopStre et Lola, Où défile en dadsant, devant les thèmes toiles, Un peuple chimérique eii habit de gala;
Ce pays de soleil, d'or et de terre glaise^ Cette étrange cité, c'est Atfaéne oii Paris^ Eldorado du monde, où la fashion anglaise Importe deux fois l'an ses tweeds et ses paris.
Pour moi, c'est dans iln coin du saload'Aspasie; Sur l'album éclectique où, panai nos refrairtft, Phidias et Dias ont mis leur fantaisie, Que je rime cette ode en vers alexandrins.
LA BELLE VËHONIQUE
Ce fut un beau souper, ruisselant de surprises. Les rôtis, cuits à point, n'arrivèrent pas Troids ; Par ce beau soir d'hiver, on avait des cerises Et du johannisberg, ainsi que chez les rois.
Tous ces amis joyeux, ivres, fiers de leurs vices. Se renvoyaient les mois comme un clair tambourin ; Les dames, cependant, suçaient des écrevisses. Et se lavaient les doigts avec le vin du Rhin.
Après avoir posé son verre encore humide.
Un tout jeune homme, épris de songes fabuleux, Beau comme Aulinoûs, mais quelque peu timide, Suppliait dans un coin sa voisine aux yeux bleus.
Ce fut un grand régal pour la troupe savante Qne cette bergerie, et les meilleurs plaisants Se délectaient de voir un fou croire vivante Véronique aux yeux bleus, ce joujou de quinze ans.
Hais l'heureux couple avait, parmi ce monde étrange, L'impassibilité des Olympiens; lui.
Savourant la démence et versant la louange, Elle, avalant sa perle avec un noble ennui.
L'ardente Causerie agitait ses crécelles Sur leurs têtes; pourtant, quoi qu'il en pût couler. Ils avaient les regards si chargés d'étincelles Que chacun à la fin se tut pour écouter.
— • Vraiment? jusqu'à mourirt • s'écriait Véronique, En laissant flamboyer dans la lumière d'or Ses dents couleur de perle et sa lèvre ironique; • Et si je vous disais : Je veux le Kohinnor? •
ODES FUNJLHBULESQtms. ii
(Elle jetait au vent sa l*te fulgurante.
Pareille à la toison d'une angéliqne miss Dont l'aile des steam-boats à la mer de Sorrenle Emporte avec âertâ les cargaisons de lys!)
— < Chère âme, • répondit le rôveur sacrilège,
< J'irais la nait, tremblant d'horreur sous un manteau, Blême et pieds nus, voler ce talisman, dussë-je Ensuite dans le cœur m'enfoncer un couteau. >
Cette fois, par exemple, on éclata. Le rire, Sonore et convulsif, orageux et profond.
Joyeux jusqu'à l'extase et gai jusqu'au délire. Comme un flot de cristal montait jusqu'au plafond.
C'est UB hôte ébloui, qui toujours nous invite. La fille d'Eve eut seule un éclair de pitié; Elle baisa les yeux de l'enfant, et bien vite Lui dit, en se penchant dans ses bras ^ moitié :
— ( Ami, n'emporte plus ton cœur dans une orgie. Ne bois que du vin rouge, et sartout lis Balzac.
Il fut supérieur en physiologie
Poar avoir bien connu le fond de notre sac.
M ODES FUDAlHBDLESOtlES.
Ici, comme partout, l'expét-ieiice est chère;
Crois-moi, je ne vaux pas la bague de laltoh
Si brillante jadis à mon doigt dé vachère.
Dans le bon temps des gars qui m'appelaient Gothont >
NOTemfara ISSS.
VARIATIONS LYftlÔtlÊ^
Le Carnaval s'amuse!
Vieos le chanter, ma Mase, Sur un rhythme gaillard Du bon Ronsard t
Et d'abord, sur ta Duqne,
En dépit de l'eunuque.
Fais flotter tes cheveux
Libres de nœuds t
Chante ton. dithyrambe En laissant voir ta jandie Et Ion sein arrosé D'un feu rosé.
Laisse même, 6 Déesse,
'Avec ta blonde tresse,
Le maillot des Relier
Voler en l'air!
Puisque je congédie Les vers de tragédie, Laisse le décorum Du blanc pepIum,
La tunique et les voiles Semés d'un ciel d'étoiles.
Et les manteaux épars . A Saint-Ybars !
Que ses vierges plaintives, Catholiques ou juives, Tiennent des sanhédrins D'alexandrins t
Hais toi, sans autre insigne Que la feuille de vigne Et les souples accords De ton beau corps.
iÀ
ODES FUNXJIBULESQUES.
Laisse ton sein de neige Chanter tout le solfège De ses accords pourprés.
Mieux que Duprezt
Ou bien, mon adorée.
Prends la veste dorée Et le soulier verni De Gavarnit
Mets ta ceinture, et plaque Sur le velours d'un claque Les rubans querelleurs Jonchés de fleurs t
Fais, sur plus de richesses Que n'en ont les duchesses, Coller jusqulau talon Le pantalon t
pans tes lèvres écloses Mets les cris et les poses Et les folles ardeurs Des débardeurs 1
Puis, sans peur ni réserve, RéchaufTant de la Terre Le mollet engourdi
De Brididi,
Sur tes pas fiers et souples Traînant cent mille couples, Montre leur jusqu'où va La Redowa,
Et, dans le bal féerique.
Hurle un rhythme lyrique Dont tu feras cadeau APilodo)
Tapez, pierrots et masques, Sur vos tambours de basques) Faites de tos grelots Chanter les ûotsl
Formidables orgies.
Suivez soDs les boqgie^ Les sax aux voix de (er ' Jusqu'en enferl
Sous le gaz de Labeaume Htitrah I snivez le heaume Et la cuir-asse d'or
De Mogadorl
Ëtntadame Panaché; Dont le front se harnache De douze on quinze bouts De marabouts 1
Au son de la niusette Suivez Ange et Frisette, Et ce joli poupon, Rose Pompod)
Et Blanche adx belles formes; Dont lès cheveuic énormes Ont été peints, je crfis.
Par Delacroix t
De même que la Loire
Se promène aVec gloire
Dans son grand corridor
D'argent et d'or.
ODES FUNAM6ULES0UES.
Sa chevelure rousse Coule, orgueilleuse et douce; Elle épouvanterait
Une forêt.
Chantez, Musique et Danse t Que le doux vin de France Tombe dans le cristal Oriental !
Pas de pudeur bégueule I Amtst la Franpe seule Est l'aimable et divin Pays du vin!
Laissons à l'Angleterre Ses brouillards et sa bière! Laifôons-la dans le gin Boire le spleen)
Que la pâle Ophélie, En sa mélancolie.
Cueille dans les roseaux Les rienrs des eaux t
Que, sensitive tiumaine, Desdémone promène Sous le sanle pleureur Sa triste erreur I
Qn'Hamlet, terrible et sombre Sous les plaintes de l'ombre.
Dise, accablé de maux :
«Des mots! des mots f >
Hais nous, dans la patrie De la galanterie, Gardons les Toiles mœurs Des gais rimeursl
Fronts couronnés de lierre.
Gardons l'or de Molière, Sans prendre le billon De Crébillon t
'C'est dans notre campagne Que le pâle Champagne Sur les coteaux d'Aï Housse ébloui I
0DE5 FU.N*lfBULES(lUES.
C'est sur nos tapis d'berbe Que le soleil superbe Pourpre, ^ais et brûlants;
Nos vins sapgUnIs t
C'est cbez nous que l'oo ainiA Les verres de Bobéme Qu'emplit d'or et de feu Le sang d'un Dieu I
Donc, d lèvres vermeilles.
Buvez à pleines treilles Sur ces coteaux penchants Pères des chants I
Poésie et Musique, Chantez l'amour physique Et les cœurs embrasés Par les baisers !
Chantons ces jeunes femmes Dont le cœur et les âmes Atirent vers Paris Tous les esprits I
OSES FUNÂHBULESQDEli.
Chantons leur air bravache Et leur corset sans tMhe.
Dont le souple basin
Moule on beau sein;
Leur col qui se chiffonne Sur leur robe de nonne.
Leurs doigts collèa aux ganta
Extravagants î
Leur chapeau doht la grâce Pour toujours embarrasse La yille et le Tauboai^ De Pétersbourg ;
Leurs peignoirs de barége Et leurs jupes de neige Plus blanches que les lys D'Amarillys;
Leurs épaules glirtées.
Leurs bottiftes làtées Et leurs jupons trettiblants Sur leurs bas blancs t
Chantoos leur courtoisie!
Car ni l'Andalousie, Ni Venise, les yeux Dans ses flots bleus,
Ni la belle Plorenco Où. dans sa transparence.
L'Arno prend les reflets De cent palais,
NI l'odorante Asie, Qui, dans sa fantaisie.
Tient d'un doigt effilé Le narghilé.
Ni l'Allemagne blonde -
Qui, sur le bord de l'onde.
Geint des vignes du Rhin
Son front serein.
N'ont dans leurs rêveries Vu ces lèvres fleuries.
Ces croupes de coursier, Ces bras d'acier.
Ces dents de bète fauve, Ces bras faits poar l'alcûve.
Ces grands ongles couleur De i-ose en fleur,
Et ces amours de race Qu'Anacrton, Horace Et Marot enchantés, Eussent ctiantés !