ODE XI
Stro. 1.
Aujourd'huy je me vanteray, Que jamais je ne chanteray Un homme plus aimé que toy 4 Des neuf Pucelles et de moy, Poste qui cornera ta gloire Que toute France est appreuvant, Dans les délices s'abbreuvant, 8 Dont tu fiâtes l'orgueil de Loire:
Car si un coup elle apperçoit Qu'à du BELLAY mon hymne soit, Par monceaux elle accourra toute 12 Autour de ma lyre, où dégoûte L'honneur distillant de ton nom Mignardé par l'art de mon pouce.
Et pour cueillir la gloire douce 16 Qui emmielle ton renom.
Bibl. rom. 188/189. 6
82 P. de Ronsatd. [1
Antistro.
Sus avant Muse, ores il faut
Le guinder par l'air aussi haut
Que ses vertus m'ont mis icy 20 Dessous le joug d'un doux soucy:
Il le mérite, ma mignonne.
Nul tant que luy n'est honorant
Les vers dont tu vas redorant 24 La gloire de ceux que je sonne:
Il s'esgaye de tes chansons,
Et de ces nouvelles façons
Au paravant non imitables, 28 Qui font esmerveiller les tables,
Et les gros sourcis renfoncer
De ceste jalouse Ignorance,
Qui ose desja par la France 32 L'honneur de noz vers offenser.
Epode.
i L'homme est fol qui se travaille » Porter en la mer des eaux, »A Corinthe des vaisseaux,
36 Et fol qui des vers te baille:
Si t'envoyray-je les miens Pour r'encherir plus les tiens, Dont les douceurs nompareilles
40 Sçavent flatter les oreilles Des Rois joyeux de t'ouyr:
Seule en France est nostre lyre, Qui les fredons puisse eslire
44 Pour les Princes resjouyr.
Stro. 2.
Le bon Poëte endoctriné Par le seul naturel bien-né Se haste de ravir le pris:
48 Mais ces rimeurs qui ont appris
11] I. Livre des Odes. 83
Avec travail, peines et ruses, A leur honte enfantent des vers, Qui tousjours courent de travers
52 Outre la carrière des Muses.
Eux comparez à noz champs1 beaux Sont faits semblables aux corbeaux Qui dessous les fueilles caquettent
56 Contre deux Aigles, qui aguettent Auprès du throne de leur Roy, Le temps de ruer leurs tempestes Dessus les misérables testes
60 De ces criards pâlies d'effroy,
Antistro.
^Voyans l'Aigle: mais ny les ans, >Ny l'audace des vents nuisans, »Ny la dent des pluyes qui mord,
64 »Ne donne aux vers doctes la mort:. Par eux la Parque est devancée.
Ils fuyent l'éternelle nuit, Tousjours fleurissans par le fruit
68 Que la Muse ente en leur pensée:
Le temps qui les suit de bien loin, En est aux peuples le t-smoin.
Mais quoy 1 la Muse babiilarde
72 L'honneur d'un chacun re regarde, Animant ores cestui-cy, Et ores ces deux-là: car elle Des hauts Dieux la fille éternelle
76 Ne se vaiette pas ainsi.
Epode.
L'ayant prise pour ma gu.de Avec le chant incognu De mon luth, je su s venu 80 Où Loire en flottant se ride
i sic! — chants 1555. 1560. 15S'r.
84 P- de P^nsard. [11
Contre les champs plantureux
De tes ancestres heureux:
Puis sautelant me rameine 84 De ton Anjou jusqu'au Maine,
(De mon Vandomois voisins)
Afin que là je décore
Et Guillaume, et Jan encore, 88 L'ornement de tes cousins:
Stro. 3.
Qui ont supporté si souvent La fureur de l'horrible vent, Qui d'un orage redoublé 92 Nostre grand Prince avoit troublé, Bien que matin le jour s'esveillc Pour voir tout, il ne vit jamais Et ne pourra voir désormais 96 De frères la couple pareille,
A qui les François doivent tant De Lauriers qu'ils vont méritant:
Ou soit pour refroidir l'audace 100 De l'Espagnol, s'il nous menace, Ou soit pour amollir les cœurs Par la douceur de leur faconde, Des Anglois séparez du monde, 104 Ou des Allemans belliqueurs.
Antistro.
Rome s'yvrant de leur parler (Dont le Nectar sembloit couler) Béante en eux s'esmerveilla:
108 Puis à l'un d'eux elle bailla
Le sainct chapeau dessus la teste, Flamboyant auteur de son front Ainsi que les deux Jumeaux font
112 Quand ils sereinent la tempeste. A l'autre nostre Roy donna
11] I. Livre des Od^s. 85
L'Ordre, qui son col enfourna,
Avecque la puissance d'estre 116 Sous luy des Piémontois le maistre,
Balançant d'équitable pois
Son advis et sa vigilance,
Les exploits de sa forte lance 120 Compagne d'une docte vois.
Epode.
»Nul terme de nostre vie
>Par nous ne se juge pas,
>Ignorans le jour qu'en bas 124 » Elle doit estre ravie.
Dessus l'esté de ses ans
Rongé de soucis cuisans
Ton grand Langé rendit l'ame, 128 Enterrant sous mesme lame
L'honneur ensemble abbatu,
Ne laissant rien de valiable
Sinon un frère, semblable 132 Au portrait de sa vertu.
Stro. 4.
Sçache que le sang de ceux-ci Et leur race est la tienne aussi.
Mais repren l'arc Muse, il est temps 136 De tendre au blanc où tu pretens.
Puis que sa louange foisonne En cent vertus propres à luy, A quoy par les honneurs d'autruy 140 Remply-je ce que je luy donne?
Sa gloire suffist pour borner Les vers qui le veulent orner.
O bons Dieux! on ne sçauroit faire 144 Que la vertu se puisse taire.
Bien qu'on tasche de l'obscurcir :
iMaugré toute envie elle est forte,
86 P- de Ronsard. [11
*Et sur le front la lampe porte, 148 »Qui seule la peut esclarcir.
Antistro.
Ton nom est tant estincelant, Qu'encores s'on l'alloit celant, Dessous le silence il croistroit,
152 Et plus sa flame apparoistroit.
Car tout ainsi que la mer passe L'honneur d'un chacun élément, Et le Soleil semblablement
156 Les moindres feux du ciel efface:
Ainsi apparoissent les traits Dont tu esmailles les portraits De la riche peinture tienne
160 Naïvement sœur de la mienne, Monstrant par ton commencement Que mesme fureur nous affolle, Tous deux disciples d'une escolle
164 Où l'on forcené doucement.
Epode.
Par une cheute subite
Encor je n'ay fait nommer
Du nom de Ronsard la nier, 168 Bien que Pindare j'imite.
Horace harpeur Latin,
Estant fils d'un libertin,
Basse et lente avoit l'audace, 172 Non pas moy de franche race,
Dont la Muse enfle les sons
D'une masle et plus forte haleine,
Afin que Phoebus rameine 176 Par moy ses vieilles chansons:
Stro. 5.
Lequel m'encharge de chanter Son Du-Bellay, pour le vanter
Sur tous ses enfans qui ont bien 180 Masché du Laurier Delphien.
Obeyssant à la voix sainte,
Mon trait par le Ciel galopant
L'air Angevin n'ira coupant, 184 Sans que ta gloire en soit attainte.
Chantant l'homme estre bien-heureux,
Qui en ton Nectar doucereux
Ses belles louanges enyvre 183 Mille fois nommé dans ton livre.
Que diray plus? le Ciel t'a fait
(Te fortunant de ma;n non chiche)
Jeune, dispost, sçavant, et riche, 192 Dessus son moule plus parfait.
Antistro.
Mes doigts ne pourroient se lasser
De faire mon bateau passer
Par les vagues de ton renom :
196 Et ramerois encor, sinon
Que j'ay desja preveu l'orage
Des mesdisans impétueux,
Qui contre les plus vertueux 200 Desgorgent volontiers leur rage,
Qui sotte en babil s'estendant
Comme un grand tonnerre grondant,
De son murmure m'admoneste 204 De tromper l'horrible tempeste
Abboyant[e] tant seulement
Les nourrissons des neuf Pucelies,
Qui se sont mis au doz des ailes 208 Pour voler éternellement.
Epode.
Ore donque frères d'Heleine, Les Amycleans flambeaux Du Ciel, monstrez vous jumeaux,
88 P. de Ronsard. [12
212 Et mettez but à ma peine: Faites ancrer à ce bort Ma navire en quelque port Pour finir mon navigage:
216 Et destournez le langage Du mesdisant que je voy, Qui tousjours sa dent travaille De me mordre, afin qu'il aille
220 Pincer un autre que moy.
A BOUJU, Angevin.