‹ Odes (volume 3)Chapitre 22 sur 27 · ODE XVI · texte numérisé non relu

ODE XVI

La mercerie que je porte, Bertran, est bien d'une autre sorte 3 Que celle que l'usurier vend Dedans ses boutiques avares, Ou celles des Indes barbares 6 Qui enflent l'orgueil du Levant.

Ma douce navire immortelle Ne se charge de drogue telle, 9 Et telle de moy tu n'attens.

Ou si tu l'attens, tu t'abuses:

Je suis le trafiqueur des Muses, 12 Et de leurs biens, maistres du temps. Leur marchandise ne s'estalle Au plus offrant dans une halle, 15 Leur bien en vente n'est point mis, Et pour l'or il ne s'abandonne:

Sans plus, libéral je le donne 18 A qui me plaist de mes amis.

Reçoy donque ceste largesse, Et croy que c'est une richesse 21 Qui par le temps ne s'use pas.

Mais contre le temps elle dure.

96 P- & Ronsard. [16

Et de siècle en siècle plus dure 24 Ne donne point aux vers d'apas.

L'audacieuse encre d'Alcée

Par les ans n'est point effacée 27 Et vivent encore les sons

Que l'amante bailloit en garde

A sa tortue babillarde 30 La compagne de ses chansons.

Mon grand Pindare vit encore,

Et Simonide, et Stesichore, 33 Sinon en vers, au moins par nom:

Et des chansons qu'a voulu dire

Anacreon desur sa lyre, 36 Le temps n'efface le renom.

N'as-tu ouy parler d'Enée,

D'Achil, d'Ajax, d'Idornenée?

39 A moy semblables artisans

Ont immortalisé leur gloire.

Et fait allonger la mémoire 42 De kurs noms jusques à noz ans.

Hélène seule estant gaignée

D'une perruque bien peignée, 45 D'un port royal, d'un vestement

Brodé d'or, ou d'une grand'suite,

N'a pas eu la poitrine cuite 48 De chaude amour premièrement.

Hector le premier des gendarmes

N'a sur le doz porté les armes, 51 Dardant ses homicides traits:

Non une fois Troye fut prise:

Maint Prince a fait mainte entreprise 54 Devant le camp des deux Rois Grecs. Mais leur prouesse n'est cogneuë,

Et une oblivieuse nue 57 Les tient sous un silence estraints:

Engloutie est leur vertu haute

Sans renom, pour avoir eu faute

4 Les Dieux il mesprise encore,

Et le Ciel qui nous décore

De son trésor le plus beau,

Nous mariant au troupeau 8 Que le saint Parnasse adore.

Une sainte jalousie

De leurs presens les plus dous

Se la ssant glisser en nous 12 Flatte nostre poésie,

Qui darde la fantasie

De leurs Prestres agitez

Jusqu'au sein des Deitez, 12 Yvres de leur Ambrosie.

De-là revolans au monde

Comblez de secrets divers,

Vont chantant par l'univers 20 D'une voix où Dieu abonde

Et leur divine faconde

Sert d'oracles, et sont faits

Les ministres plus parfaits 24 De la Deité profonde.

Un Démon les ac:ompaigne

Par-sur tous le mieux instruit,

Qui en songes toute nuit 29 Sans nul travail les enseigne,

Et demy-dieu ne desdeigne

De les aller informant,

Afin que l'homme en dormant 32 Toutes sciences appreigne.

Ils cognoissent la peinture

De ce grand monde, et cela

Qu'il varie çà et là 3ô En chaqu'une créature:

Ore par leur escriture

Sont pescheurs, sont laboureurs,

Maçons, soudars, Empereurs, 40 Vrais peintres de la Nature.

■WJOTHECA

100 P. de Ronsard. [19

Celuy à qui le Ciel donne

Un tel présent, il peut bien

Dire à tous qu'il a le bien 44 Qu'à peu d'hommes il ordonne:

Et sa langue qui doux sonne,

Quand elle voudra chanter,

Se pourra tresbien vanter 48 Qu'elle est des Dieux la mignonne.

En chaque art jadis maint homme

Admirable s'est trouvé,

Et admirable approuvé 52 Par l'âge qui tout consomme.

Quant aux Poètes, on nomme

Un Homère seulement:

Homère éternellement 56 Sur les autres se renomme.

Ce nous est expérience

Que Dieu n'est pas libéral

A chaqu'un en gênerai 60 D'une si belle science,

Qui commença l'alliance

De corps et d'ame entre nous,

Et qui loge par-sur tous 64 En tes beaux vers sa fiance.

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