ODE XIX
Toreau, qui dessus ta crope Enlevas la belle Europe 3 Parmy les voyes de l'eau, Heurte du grand Ciel la borne, Et descrouille de ta corne 6 Les portes de l'an nouveau.
Et toy vieillard, qui enserre Sous ta clef ce que la terre 9 Produit généralement,
19] I. Livre des Odes. 101
Ouvre l'huis à la Nature,
Pour orner de sa peinture 12 Les champs libéralement.
Vous Nymphes des eaux, qui estes
Au frein des glaces sujettes, 15 Levez vostre chef dehors,
Et mollissant vostre course
D'une trépignante source 18 Frappez librement voz bors:
Afin que la saison verte
Se monstre aux amans couverte 21 D'un tapis marqué de fleurs,
Et que la campagne face
Plus jeune et gaye sa face 24 Peinte de mille couleurs:
Et devienne glorieuse
De se voir victorieuse 27 Desur l'hyver pluvieux,
Qui l'avoit trop offencée
De mainte gresle eslancée 30 Sous le vent injurieux.
Mais or' en vain il s'efforce:
Car il voit desja sa force 33 Lentement se consumer
Sous le beau jour qui s'allonge,
Et qui ja tardif se plonge 36 Dans le giron de la mer.
Ja le beau Printemps arrive,
Et ja l'herbe de la rive 39 Sousleve un petit son chef,
Et mesprisant la froidure
Estalle au ciel sa verdure 42 Pour y fleurir derechef.
Ja le ciel d'amours s'enflame,
Et dans le sein de sa femme 45 Jupiter se va lançant,
Et meslant sa force en elle,
102 P. de Ronsard. [19
De sa rosée éternelle 43 Va son ventre ensemençant:
Si qu'elle estant en gesine
Respand sa charge divine 51 Sur la terre, à celle fin
Que la terre mesme enfante,
De peur que ce Tout ne sente 54 En ses membres quelque fin.
Amour, qui Nature esveille,
Amenant près de l'oreille 57 La poincte des traits ardans,
Les pousse de telle sorte,
Que la poitrine est bien forte, 60 S'ils ne se fichent dedans.
Du grand ciel la bande ailée,
De l'eau la troupe escaillée 63 Contrainte du dard veinqueur,
Ny dans l'eau, ny par les nues
N'estaint les fiâmes venues 66 Le doux torment de leur cœur.
La charrette vagabonde
Qui court sur le doz de l'onde, 69 Oisive au port paravant,
Laschant aux voiles les brides
Va par les plaines humides 12 De TOccident au Levant.
Noz soldars chargent la pique,
Voire et tant l'honneur les pique, 75 Qu'avant le temps attendu
Du veillant soldart d'Espagne,
Ils ont ja dans la campagne 78 Leur camp par tout espandu.
Du Printemps la saison belle,
Quand la terre estoit nouvelle, 81 L'an paisible conduisoit:
Du Soleil qui nous esclaire
La lampe seulement claire
20] I Livre ^s Odes. 103
84 Tiède par tout reluisoit.
Mais la main des Dieux jalouse N'endura que telle chouse 87 Suivist son train coustumier, Ains changeant le premier vivre, Fist une saison de cuivre 90 En lieu du bel or premier.
Lors le Printemps donna place Au chaut, au vent, à la glace, 93 Qui renaissent à leur tour, Et le sapin des valées Sauta sur les eaux salées 96 Qui nous baignent à l'entour.
On ouyt sonner les armes, On ouyt par les alarmes 99 L'acier tinter durement, Et les lames acérées Sur les enclumes ferrées 102 Craqueter horriblement.
On inventa les usages D'empoisonner les bruvages, 105 Et l'art d'espandre le sang:
Les maux du coffre sortirent, Et les hauts rochers sentirent 108 La foudre dessus leur flanc.