AU LECTEUR
Tu dois sçavoir que toute sorte de Poésie a l'argument propre et convenable à son subject: l'Héroïque, armes, assaults de ville, batailles, escarmouches, conseils et discours de Capitaines: la Satyrique, brocards et reprehensions de vices: la Tragique, morts et misérables accidents de Princes: la Comique, la licence effrénée de la jeunesse, les ruses des Courtizanes, avarice de vieillards, tromperie de valets: la Lyrique, l'amour, le vin, les banquets dissolus, les danses, masques, chevaux victorieux, escrime, joustes et tournois, et peu souvent quelque argument de Philosophie. Pource, Lecteur, si tu vois telles matières librement escrites, et plusieurs fo;s redites en ces Odes, tu ne t'en dois esmerveiller, mais tousjours te souvenir des vers d'Horace en son Art poétique:
Musa dédit fidibus Divos, puerosque Deorum,
Et pugilem victorem, et equum certamine primum,
Et juvenum curas, et libéra vina referre.
Au Roy. 13
AU RCY.
Apres avoir sué sous le fais du harnois, Bornant plus loin ta France, et fait boire aux
François Au creux de leurs armets, en lieu de l'eau de Seine 4 La Meuse Bourguignonne, et saccagé la plaine Des Flamans mis en route, et l'antique surnom Des chasteaux de Marie eschangez en ton nom: Apres estre veinqueur d'une bataille heureuse 8 Et veu César courir d'une fuite peureuse: Apres avoir suivy le soin du marinier, Lequel se souvenant de l'orage dernier, Ancré dedans son port, soigneusement prend garde
12 S'il faut rien à sa nef: maintenant il regarde Si le tillac est bon, si la carène en bas Est point entre-fenduë: il contemple le mas, Maintenant le timon, il r'habille les coûtes,
16 Les carreaux et les aiz, et les tables dissoutes: Et bien qu'il soit au port, il n'a moindre souci De sa nef, qu'en tempeste, et se rempare ainsi Que s'il estoit enclos au milieu de l'orage,
20 Et ne se veut fier au tranquille visage
Du ciel ny de la mer pour se donner à l'eau, Que premier il n'ait bien calfeutré son vaisseau. Ainsi après avoir (la guerre estant finie)
24 De vivres et de gens ta frontière garnie,
Fait nouveaux bastions, flanqué chasteaux et forts, Remparé tes citez, fortifié tes ports:
Bref, après avoir fait ce qu'un Prince doit faire
28 Et en guerre et en paix utile et nécessaire Pour tenir ton pays en toute seureté:
Sire, j'offenserois contre ta Majesté, Si comme un importun je venois d'aventure
32 Entre-rompre tes jeux d'une longue escriture,
Maintenant que tu dois pour quelque peu de temps Apres mille travaux, prendre tes passe-temps
14 P. de Ronsard.
Pour retourner plus frais aux œuvres de Bellonne.
36 Toutefois le désir qui le cœur m'éguillonne De te monstrer combien je suis ton serviteur, Me fait importuner ta Royale grandeur:
Et si en ce faisant je commets quelque vice,
40 II vient du seul désir de te faire service,
Qui presse mon devoir de mettre un œuvre mien Sous la protection de ton nom treschrestien, Le sacrant à tes pieds: C'est Prince, un livre
d'Odes
44 Qu'autres-fois je sonnay suivant les vieilles mod-,s D'Horace Calabrois, et Pindare Thebain, Livre trois fois heureux, si tu n'as à desdain Que ma petite lyre ose entre tes trompettes
48 Re-bruire les chansons de ces divins Poètes: Et que mon petit Myrthe ose attoucher le rond Des Lauriers, que la guerre a mis dessus ton front. Mais que dy-je à desdainl j'ay tant de confiance,
52 En ta grave douceur, que ta magnificence D'un sourcy desdaigneux ne refusera pas Mon ouvrage donné, tant soit-il humble et bas: Imitateur des Dieux, qui la petite offrande
56 Prennent d'aussi bon cœur qu'ils prennent la plus
grande, Et bien qu'ils soient seigneurs, jamais n'ont à
mespris Des pauvres les presens, tant soient de petit pris. Ce fils de Jupiter, ce foudre de la guerre,
60 Hercule, qui tua les monstres de la terre, Allant pour estre fait d'Olympe citoyen, Ne refusa d'entrer au toict Molorchien:
Et mesme ce grand Dieu, qui la tempeste jette,
64 De Bauce, et Philemon entré dans la logette, De deux ou de trois fleurs son chef environna, Que Bauce de bon cœur en présent luy donna: Et tousjours à sa feste en Lybie honorée
68 Ne luy tombe un taureau à la corne dorée,
Au Roy. 15
Mais souvent un aigneau: car sa grande bonté Ne prend garde aux presens, mais à la volonté. Ainsi suivant les Dieux, je te suppli'de prendre 72 A gré ce petit don pour l'usure d'attendre
Un présent plus parfait et plus digne d'un Roy, Que ja ma Calliope enfante dedans moy.
Ce-pendant je priray ta puissance divine, 76 Ainsi que Jupiter Callimache en son Hymne, »Donne moy (ce dit-il) des vertus et du bien: »Car la seule vertu sans le bien ne sert rien, >Le bien sans la vertu, ô Jupiter, assemble 80 »Tous ces deux poincts en un, et me les donne
ensemble.
Les vertus et les biens que je veux recevoir D'un si puissant Monarque, est un jour de pouvoir Amener ton Francus suivy de mainte trope, 84 De guerriers, pour donter les Princes de l'Europe. Mais il te faut payer les frais de son arroy: Car il ne veut venir qu'en majesté de Roy, Bien qu'il soit fugitif, et qu'il n'ait en partage 88 Sinon du père sien la force et le courage. Aussi tu porterois la honte sur les yeux, Si luy qui fut jadis l'ayeul de tes ayeux, Le fils d'un si grand Roy, venoit seulet en France 92 Donner à tes ayeux la première naissance.
Puis qu'il a donc trouvé le vent si à propos, Fay luy haster le pas, et luy romp le repos Qui le tient paresseux au rivage d'Epire. 96 Fraudé de son chemin par faute de navire,
De vivres et de gens: ouvrier je suis tout prest De charpenter sa nef et dresser son apprest, Pourveu que ta grandeur Royale favorise 100 A ton ayeul Francus, et à mon entreprise.
16 P. de Ronsar'l.