ODE XV
L'Hyver, lors que la nuict lente Fait au ciel si long séjour, Une vierge vigilante 4 S'esveilla devant le jour:
Et par les antres humides Où les Dieux dormoient enclos, Hucha les sœurs Néréides 8 Qui ronfloient au bruit des flots.
Sus. resveillez vous pucelles, Le sommeil n'a jamais pris Les yeux curieux de celles 12 Qui ont un œuvre entrepris.
Ceste parole mordante Leur front si honteux a fait, Que ja chacune est ardante 16 Que l'ouvrage soit parfait.
D'une soye non commune, Et d'un or en Cypre esleu, Elles brodoient à Neptune 20 Qui mieux mieux un manteau bleu, Pour mener Thetis la belle
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Où les Dieux sont ja venus,
Et où son mary l'appelle 24 Aux dous presens de Venus.
Au vif traite y fut la terre
En boule arrondie au tour,
Avec la mer qui la serre 28 De ses bras tout à l'entour:
Au milieu d'elle un orage
Mouvoit ses flots d'ire pleins:
Pâlies du futur naufrage 32 Les mariniers estoient peints.
Desarmée est leur navire
Du haut jusqu'au fondement,
Çà et là le vent la vire 36 Serve à son commandement:
Le ciel foudroyé, et les flames
Tombent d'un vol escarté,
Et ce qui reste des rames 40 Vont léchant de leur clarté.
La mer pleine d'inconstance
Jusqu'au ciel arme son eau,
Et toute despite tance 44 Les flancs du veincu bateau.
D'une soye et noire et perse
Cent nues entrelassoient,
Qui d'une longue traverse 48 Tout le serein effaçoient:
Si que la pluye et la gresle,
Le vent et les tourbillons
Se menacent pesle-mesle 52 Sur les humides sillons:
Les bords en voix effroyantes
Crient, d'estre trop lavez
Des tempestes aboyantes 56 Autour de leurs pieds cavez.
Neptune y fut peint luymesme
Brodé d'or, qui du danger
Tirant le marinier blesme,
60 L'eau en l'eau faisoit ranger.
Les troupes de la mer grande Sont leur Prince environnans, Palemon, Glauque, et la bande
64 Des Tritons bien resonnans.
Luy, les brides abandonne A son char, si qu'en glissant Sur la mer, ses loix il donne
68 Au flot luy obeyssant:
Et se jouant dessus l'onde Se monstre seul gouverneur Et Roy de l'humide monde
12 Qui s'encline à son honneur.
Elles cessoient de portraire De verd, de rouge, et vermeil, L'Arc qui s'enflame au contraire
76 Des sagettes du Soleil, Quand Naïs de sa parolle Fit ainsi resonner l'air:
Avec sa voix douce et molle
80 Le sucre sembloit couler.
Seconde pose.
Resveillez-vous belle Aurore, Lente au lict vous sommeillez, Et avecque vous encore 84 Le beau matin resveillez; Ainsi le dolent Cephale Vous soit amiable et dous, Et laissant sa femme palle 88 Daigne aller avecque vous.
Le fils de Venus, compagnes, Ce cruel Archer qui peut Et bois, et eaux, et campagnes 92 Genner d'amour quand il veut, D'une ruse deceptive
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Nostre Aurore en-amoura,
Si bien que d'elle captive 96 Ses trophées honora.
Elle qui a de coustume
D'allumer le jour, voulant
L'allumer, elle s'allume 100 D'un brandon plus violant:
Passant les portes décloses
Du ciel, elle alloit devant
Çà et là versant des roses 104 Au sein du Soleil levant.
Son teint de nacre et d'yvoire
Le matin embellissoit,
Et du comble de sa gloire 108 L'Orient se remplissoit:
Mais Amour en son courage
N'endura qu'un si beau teint
Ne sentist un peu l'outrage 112 Dont les hommes il atteint.
Contre la belle s'efforce,
Et luy tenant les yeux bas,
Luy fist voir d'en-haut par force 116 Ce que voir ne devoit pas.
Elle vit dans un bocage
Cephale parmy les fleurs,
Faire un large marescage 120 De la pluye de ses pleurs.
0 Ciel, disoit-il, ô Parque,
Avancez mon jour dernier,
Et m'envoyez en la barque 124 De l'avare nautonnier:
Je hay de vivre l'envie,
Ce monde m'est odieux:
Puis que j'ay tué ma vie, 128 A quoy me gardent les Dieux?
0 javelot exécrable,
Tu m'es tesmoin aujourd'huy
Qu'on ne voit rien de durable 132 En ce monde que l'ennuy.
Ainsi disant il se pâme
Sur le corps qui trespassoit,
Et les reliques de l'ame 136 De ses lèvres amassoit.
L'Aurore au dueil de sa plainte
Malade perd sa couleur,
Et toute se sent estrainte 140 Au cœur de mesme douleur:
Par une nouvelle porte
En elle le dard veinqueur
Entra d'une telle sorte, 144 Qu'il se fist Roy de son cœur.
Ses mouëiles sont ja pleines
D'un appétit desreiglé,
Et nourrit au fond des veines 148 Un feu d'amour aveuglé:
Ja le ciel elle desprise,
Et plus d'aimer n'a souci
De Thiton la barbe grise, 152 Ny sa vieille couche aussi.
Cephale qui luy retourne
En l'ame pour l'offenser,
Au plus haut sommet séjourne 156 De son malade penser,
Et dedans l'ame blessée
La fièvre luy entretient
Ores chaude, ores glacée, 160 Selon que l'accès la tient.
En vain elle dissimule Ne sentir le mal qui croist, Sa flame qui son cœur brûle 164 Claire au visage apparoist:
Au pourpre que honte allume Par rayons dedans son teint,
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On voit qu'outre sa coustume 168 Son cœur d'amour est atteint.
Si tost par la nuict venue
Les cieux ne sont obscurcis,
Qu'elle se couche à terre nuë 172 Sans abaisser les sourcis:
Car l'amour qui l'éguillonne,
Ne souffre que le dormir
En proye à ses yeux se donne :
176 Elle ne fait que gémir.
Et bien que de loin absente
De l'absent Cephale soit,
Comme s'elle estoit présente 180 En son esprit l'apperçoit :
Ores prompte en cecy pense,
Et ores pense en cela,
Sa trop constante inconstance 184 Ondoyé deçà et là.
Mais quand le paresseux voile
De la nuict quitte les cieux,
Et que nulle et nulle estoile 188 Plus ne se monstre à noz yeux,
Elle fuit eschevelée
Portant bas le front et l'oeil,
Et par bois et par valée 192 Lasche la bride à son dueil.
D'herbes l'ignorante essaye
De guarir le mal enclos,
Mais pour-neant: car la playe 196 Est ja compagne de l'os:
Elle prend soigneuse garde
Aux charmeurs et à leurs vers,
Ou bien en béant regarde 200 Le fond des gésiers ouvers,
Pour voir si en quelque sorte
Pourra tromper sa douleur :
Mais nulle herbe, tant soit forte
:V. — 130] IV. Livre des Odes. 45
2C4 N'a sceu rompre son malheur:
Car le mal qui plus s'encherne,
Et moins veut estre donté,
Les vagues brides gouverne 208 Du cœur par luy surmonté.
Amour, qui causa la peine
De telle ardante amitié,
La voyant d'ennuy si pleine 212 En eut luy mesme pitié,
Et guidant la foible Aurore,
La meine où Cephale estoit,
Qui sa femme morte encore 216 A longs souspirs regrettoit.
L'eshontée maladie
La vierge tant pressa là,
Qu'à la fin toute hardie 220 A Cephale ainsi parla:
Pourquoy pers-tu de ton âge
Le printemps à lamenter
Une froide et morte image 224 Qui ne te peut contenter?
Elle à la mort fut sujette,
Non pas moy le sang der> Dieux.
Non pas moy Nymphe qui jette 228 Les premiers rayons aux cieux:
Reçoy moy donques, Cephale,
Et ta basse qualité
D'un estroit lien égale 232 A mon immortalité.
Luy desdaignant sa prière
Fuit la suppliante vois,
Et tout despit en arrière 236 S'escarta dedans les bois :
Elle comme amour la porte,
Vole après, et çà et là
Le presse, et ja sa main forte 240 Dedans ses cheveux elle a:
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Puis comme un aigle qui serre
Un lièvre en ses pieds donté,
En luy faisant perdre terre, 244 Par force au ciel l'a monté,
Où avecques luy encores
Est maintenant à séjour,
Et bien peu se soucie ores 248 De nous allumer le jour.
Tierce pose.
Ainsi l'une de la bande
Mettoit fin à son parler,
Quand le Dieu marin demande 252 Sa robe pour s'en-aller:
D'elle richement s'habille,
S'agençant de mains et d'yeux,
Pour mener en-poinct sa fille 256 Au festin de tous les Dieux :
Où Themis la grand' Prestresse
Pleine d'un esprit ardant,
La tirant hors de la presse 260 Luy dist en la regardant:
Bien qu'Inon soit ta compaigne.
Reçoy pourtant doucement
Ton mary, et ne desdaigne 264 Son mortel embrassement.
Ains que soit la Lune entière
Dix fois, tu dois enfanter
Un qui donnera matière 268 Aux Poètes de chanter.
Le monde pour un tel homme
N'est pas assez spacieux,
Ses vertus reluiront comme 272 Les estoilles par les cieux.
Il passera de vistesse
Les lions, et nul soudart
Ne trompera la rudesse
XVI —131] IV. Livre des Odes. 47
276 De son homicide dard:
Prompt à suivre comme foudre, Sa main au sang souillera De Telephe, et sur la poudre
283 Mille Rois despouillera.
Et si fera voir encore, Tant ses coups seront pesans, Au noir enfant de l'Aurore
284 Les Enfers devant ses ans: Et après avoir de Troye Le fort rampart abatu, Ilion sera la proye
288 Des Grecs et de sa vertu.