ODE XIII
Ah Dieu 1 que malheureux nous sommes:
Ah Dieu ! que de maux en un temps Offensent la race des hommes 4 Semblable aux fueilles du Printemps, Qui vertes dessus l'arbre croissent, Puis elles, l'Autonne suivant.
36] IL Livre des Odes. 35
Seiches à terre n'apparoissent 8 Qu'un jouet remoqué du vent.
Vrayment l'espérance est meschante,
Tousjours meschante elle déçoit,
Et tousjours pipant elle enchante 12 Le pauvre sot qui la reçoit:
Mais le sage qui ne se fie
Qu'en la plus seure vérité,
Sçait que l'espoir de nostre vie 16 N'est rien que pure vanité.
Tandis que la crespe jouvence
La fleur des beaux ans nous produit,
Jamais le jeune enfant ne pense 20 A la vieillesse qui le suit :
Ne jamais l'homme heureux n'espère
De se veoir tomber en meschef,
Sinon alors que la misère 24 Desja luy pend dessus le chef.
Homme chetif et misérable,
Misérable, et ne sçais-tu pas
Que la jeunesse est peu durable, 28 Et que la mort guide noz pas?
Et que nostre fangeuse mace
Si tost s'esvanoiiyt en rien,
Qu'à grand'peine avons nous l'espace 32 D'apprendre le mal et le bien?
De tous costez la Parque noire
Devant le temps sillant noz yeux,
Ingrate nous force de boire 36 Les flots du lac oblivieux :
Mesmes les Rois foudres de guerre,
Despouillez de veines et d'os,
Ainsi que vachers sous la terre 40 Viendront au throne de Minos.
C'est pitié de nostre vie:
Par les eaux l'avare marchant
Ss voit sa chère ame ravie,
36 P. de Ronsard. [37.
44 Le soudart par le fer trenchant :
Cestuy d'une langueur se mine, Et l'autre d'un soin nompareil, Et cest autre par la famine
48 Perd la lumière du Soleil.
Bref, on ne voit chose qui vive Sans estre serve de douleur:
Mais sur tout, la race chetive
52 Des hommes foisonne en malheur.
Malheur des hommes est la proye:
Aussi Phcebus ne vouloit pas Pour eux à bon droit devant Troye
56 Se mettre au danger des combas.
Ah! que maudite soit l'asnesse, Laquelle pour trouver de l'eau, Au serpent donna la jeunesse
60 Qui tous les ans change de peau :
Jeunesse que le populaire De Jupiter avoit receu Pour loyer de n'avoir sceu taire
64 Le secret larrecin du feu.
Dez ce jour devint enlaidie Par luy la santé des humains De vieillesse et de maladie,
68 Des hommes bourreaux inhumains:
Et dez ce jour il fist entendre Le bruit de son foudre nouveau, Et depuis n'a cessé d'espendre 72 Les dons de son mauvais tonneau.