ODE XXXIX
Non mesurée.
Maclou amy des Muses, En la Musique expert,
70 P. de Ronsard. [62. — XXXIX
Pour-neant tu t'amuses,
Le temps en vain se pert 5 Menant un dueil couvert :
Il vaut mieux que tu jettes
Les soigneuses sagettes
Qui ton coeur vont grevant,
Aux Scythes et aux Gétes, 10 A l'abandon du vent.
Ceux à qui point n'agréent
Tes beaux arts tant cognus,
Et qui ne se recréent
De voir les Sylvains nus 15 Et les pères cornus
Pendre au haut d'un rocher,
Doivent bien se fâcher:
Non toy, dont la Poésie
Peut le soin arracher 20 Hors de la fantasie.
Et quoy? je voy tes yeux
Moites d'un pleur amer :
Soit quand Phœbus aux cieu*
Vient le jour allumer, 25 Ou quand dedans la mer
Ses chevaux il abreuve,
Gémissant ie te treuve
La fin de ton malheur,
Puis que ne bois ne fleuve 30 N'appaise ta douleur?
Donc la faveur du monde Te fait désespérer, Laquelle on peut à l'onde Justement comparer, 35 Qui ne sçauroit durer Une heure sans orage.
>:Appren à ton courage »Voler ainsi qu'il faut:
»Par ceste aile le sage 40 »S'en-vole aux Dieux là haut.
Il est vray que la Court Des Princes est louable.
Mais long temps on y court Sans fortune amiable.
45 Sor de là misérable :
Quand la mort se courrousse, Sans égard elle pousse fA bas un Empereur, i De la mesme secousse 50 » Qu'un pauvre laboureur.
La vertu qui ordonne Aux bons immortel nom, N'a baillé la couronne De Laurier pour renom 55 A nul homme, sinon
Qu'à celuy qui n'a garde De prendre l'or en garde, Vivant du sien contant, Et à qui le regarde 60 D'un visage constant.
'C'est plus de commander y A ses affections, i Qu'aux Princes d'amender *De mille nations.
65 *Qui de ses passions
-Est maistre absolument, î Celuy vit seulement, xN'eust-il qu'un toict de chaume.
Et plus asseurément 70 .Qu'un Roy de son royaume.
Quand nostre vie humaine Longue en santé seroit, Chaqu'un à juste pe ne Des biens amasseroit, 75 Et point n'offenseroit !
72 P. de Ronsard. [62.— XXXIX
-Pour la vie si brève
> Faut-il tant qu'on se greva
-D'amasser et d'avoir?
Matin le jour se levé 80 Pour mourir sur le soir.
0 soin meurtrier, encores
Que l'on s'allast cacher
Outre les rives Mores,
Tu nous viendrois chercher 85 Pour nos esprits fâcher.
Le gendarme en sa troupe
Te va portant en croupe
Quoy que t'ailles cachant
Au plus creux de la poupe ÇO Compagnon du marchant.
Donques puis que l'envie
Et l'avarice forte
Sont bourreaux de la vie
De l'homme qui les porte : 95 Mon amy, je t'enhorte
De les chasser, entens
A te donner bon temps,
Fuy les maux qui t'ennuyent:
-Qu'est-ce que tu attens?