LA PAIX
Toi que nos vœux ont long-temps appelée.
Avec une inutile ardeur, Douce Paix» qu'à jamais je croyais exilée
Loin d'un pays cher à mon cœur:
Sur une rive désolée Tu viens donc ramenée la joie et le bonheur.
En vain Mars veut encor, dans nos riantes plaines, Du sang de nos bergers abreuver les siUons ;
A ta voix que nous chérissons,
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Il s'enfuit loin de nous; et ses menaces vaines N'épouvanteront plus nos timides vallons :
Tel l'aimable Zéphyr, par ses tièdes haleines , Va dissiper bientôt les bruyans aquilons.
De nos hameaux , les trompettes guerrières
Ne viendront plus troubler la paix :
Et nous ne reverrons jamais , Pour armer nos soldats de haches meurtrières ,
Tomber l'ormeau, dont le feuillage épais Protégea si long-temps les jeux de nos bergères. Le fer qui fut plongé dans le sang de nos frères Moissonnera l'épi de nos guérets.
Déjà du penchant des montagnes Les transports des bergers s'élancent jusqu'aux cieux, Tandis que les troupeaux bondissans et joyeux Parcourent librement les fertiles campagnes.
Le laboureur en paix peut tracer son sillon.
De Gérés la main fortunée
Par une abondante moisson Couronnera les travaux de l'année.
De nos champs les soupirs sont bannis sans retour : Hélas! ils n'ont que trop attristé nos chaumières !
Et les pleurs qui coûtaient des yeux de nos bergères
. Seront réservés pour l'amour.
Tranquilles au milieu de leurs douces retraités , Nos bergers plus heureux reprendront leurs pipeaux : Sur un tendre gazon, au bord des clairs ruisseaux,
Laissant autour de leurs houlettes
Errer au hasard leurs troupeaux , Ils chanteront un si charmant repos ; Et leurs accens , mêles aux sons de leurs musettes,
Feront retentir les échos.
Heureuse Paix ? divine Astrée !
Par toi, de son amant une amante adorée Peut d'hymen avec lui serrer les nœuds si doux ; Et dans les bras de l'épouse éplorée
Tu ramènes le tendre époux.* Le fruit de leur amour, sous de cruels auspices
Vit le jour au milieu des pleurs ; De ses parens sa vue aigrissoit les douleurs : Aujourd'hui cet enfant, leur joie et leurs délices , Leur fait, par un sourire, oublier leurs malheurs. D'abord surpris., ensuite enhardi par sa mère , Il embrasse avec elle un si cher inconnu ,
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Et dans ses bras tendrement suspendu.
Apprend d'elle à connoître et caresser son père. t Ce vieillard, dévoré par un mortel ennui, Traînoit sa foible vie en proie à la tristesse;
Il vit ravir à sa tendresse Un fils, de ses vieux ans la douceur et l'appui. Depuis ce jour fatal il le pleure sans cesse : Par tes soins, douce Paix, bienfaisante déesse, Contre son cœur il le presse aujourd'hui : »
Prête à trancher ses jours , la mort sembloit attendre Le retour de son fils pour lui fermer les yeux : Tu rends ce fila si cher à ce père si tendre ; Et sans regret il est prêt à descendre
Dans la tombe de ses aïeux, , Que de biens parmi nous tu te plais à répandre !
Des veuves» et des orphelins
Ah ! si tu tarissois les larmes , Si du moins tu pouvois soulager leurs chagrins, Que tes dons à nos yeux auraient bien plus de charmes !
Mais non ; pour eux tu n'as point de douceurs : C'est en vain qu'aux combats un calme heureux succède ; Et les ntaux que de Mars nous causent les fureurs,
Aimable Paix, sont des maux sans remède.
Ainsi , ni tes "plus doux bienfaits , Ni des vents printaniers Jes premières haleines, Ni le frémissement des arbres des bosquets,
Ni le murmure des fontaines , Ne peuvent de mon cœur adoucir les regrets. Le printemps va bientôt embellir la nature; Il va rendre aux ruisseaux leurs voûtes de verdure,
Aux prés leur émail enchanteur»
A nos bois dépouillés leur touchante parure,
Mais sans me rendre mon bonheur.
Philomèle cachée au milieu du feuillage Enchantera bientôt les échos des forêts :
Elle sur un rameau, moi couché sous l'ombrage, Nous chanterons les maux que l'amour nous a faits. Nous saurons attendrir les nymphes de ces rives :
A ses accens je mêlerai ma voix; Solitaires tous deux, de nos chansons plaintives Nous ferons résonner les rochers et les bois. J'irai loin des bergers porter ma rêverie ;
Ils n'entendront point mes soupirs :
Je me plaindrai tout seul ; et ma mélancolie
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Ne troublera pas leurs plaisirs.
Si les destins plus favorables, Lassés sur mes amis d'appesantir leurs coups , Cessent d'être à leurs vœux toujours inexorables, Je m'en réjouirai sans en être jalofcx :
A mes chagrins le baume le plus doux , C'est le bonheur de mes semblables.
De ce bonheur mon ame sait jouir Sans partager la commune allégresse.
Nourrissant de mes maux le cruel souvenir, Heureux encor dans ma tristesse % Si je suis le seul à gémir !
IDYLLES. ^8i