LE SOMMEIL
O toi dont si souvent j'invoque la puissance, Pour calmer de mes maux les transports douloureux , Du repos de la mort emblème ténébreux ; Toi d'un cœur déchiré dernière jouissance,
Unique ami des malheureux !
Viens d'un pénible jour terminer la carrière ; Sommeil, j'implore tes faveurs.
Ferme des yeux toujours ouverts aux pleurs , Appesantis ma mourante paupière , Et viens avec mes sens assoupir mes douleurs.
18a IDYLLES.
Rends la paix à mon ame aux chagrins asservie ;
Le bonheur n'est plus fait pour moi.
Doux sommeil, tu le sais, des charmes de la vie
Il ne me reste plus que toi.
Toi seul sais adoucir ma triste destinée ; Tu suspends de mes maux l'importun souvenir : Mon ame à ses regrets toujours abandonnée Dans tes bras bienfaisans ose s'épanouir.
Trop accablé, sans toi je ne pourrais fournir "* De mes jours douloureux la course infortunée. Viens donc , viens dans mes sens répandre tes pavots. Qu'un mortel plus heureux méprise ton empire ; Après des biens plus doux ou de nobles travaux
Je consens qu'un autre soupire :
Hélas ! ne plus sentir mes maux
Est l'unique bien ou j'aspire ; Et le bonheur est pour moi le repos.
Tout redouble à l'envi ma profonde tristesse ; Loin de la soulager, tout conspire à l'aigrir.
C'est en vain que le doux zéphyr Ramène du printemps la suite enchanteresse:
Tout accable mon cœur fatigué de souffrir.
Pour moi chaque saison est la saison des larmes. v
De ses attraits les plus touchans
En vain Flore pare nos champs ; J'admire son éclat , sans jouir de ses charmes , Et l'année à mes yeux a perdu son printemps.
C'est toi seul, doux sommeil, par tes dons salutaires, Qui calmes mes ennuis, soulages mes regrets.
Pourquoi donc, sourd à mes prières, Me fais-tu si long-temps attendre tes bienfaits ? Les pleurs roulent presses sous ma paupière humide ; Mille soins dévorans viennent m'importuner.
Ah ! protège contre eux mon cœur foijrfe et timide :
Voudrais- tu donc, ami perfide,
Me trahir et m'abandonner ?
Un silence profond règne sur les campagnes , Le zéphyr seul frémît en agitant les fleurs ; Tout se tait, les vallons, les plaines, les montagnes: Et moi , quand nos bergers , oubliant leurs malheurs, fc
. Dorment en paix auprès de leurs compagnes , Je veille solitaire., et je verse des pleurs.
Sur un rameau de naissante verdure Le tendre rossignol soupire ses amours :
i8/ § IDYLLES.
A sa voix , les ruisseaux interrompent leur cours , Et de leurs petits flots suspendent le murmure. Tu chantes , doux oiseau , l'hymen et le plaisir ; Moi , j'exhale mes maux et ma tristesse sombre,
Et tous deux nous veillons dans l'ombre , .
Toi pour aimer, moi pour gëmir.
Par les soucis rongeurs mon ame est poursuivie ; Je vois avec mes jours mes chagrins s'enchaîner. Demain , demain encore , il me faudra traîner
Le lourd fardeau de ma pénible vie.
Repos, dieu bienfaisant, baume consolateur, Viens régner sur mes sens , viens ; qu'un heureux mensonge
Par tes soins trompe ma douleur ; Que je te doive au moins l'illusion d'un songe ,
Et que je rêve le bonheur.
Fais durer jusqu'au jour cet aimable délire : . En ma faveur prolonge , 6 doux sommeil !
Et tes bienfaits , et ton empire ;
Éloigne un pénible réveil.
IDYLLES. i85