‹ Odes sacrées, idylles, et poésies diversesChapitre 35 sur 86 · LE RUISSEAU · texte numérisé non relu

LE RUISSEAU

D^ja l'hiver , suivi de son triste cortège , Prêt à fondre sur nous, épouvante les fleurs. Nos plaines , où brilloient de si vives couleurs, Disparaîtront bientôt sous des monceaux de neige. Le pampre verdoyant n'orne plus les coteaux ; Des fontaines déjà Tonde coule moins pure :

Et de nos bois désertés des troupeaux Chaque jour voit faner la mourante verdure.

On n'entend plus, au bord de nos ruisseaux, D'un essaim bourdonnant l'agréable murmure

19a IDYLLES.

Se mêler au chant des oiseaux.

Du froid et des brouillards avant-coureur fidèle , Le lugubre corbeau croasse autour de nous.

Loin de nos bords, la frileuse hirondelle

Va chercher un climat plus doux.

Le roitelet voltige où chantoit Philomèle.

Que la nature à nos yeux va changer !

Au lieu de cet émail, brillant, mais passager, De mille et mille fleurs qui s'empressoient d'éclore, Les frimas chaque jour annonceront l'aurore.

J'entends de l'aquilon le sourd mugissement : Ce fier tyran des airs , qui ne sait que détruire , De loin menace Flore et son heureux amant ,

Va flétrir son dernier sourire , Et briser ces rameaux que l'aimable Zéphire De son souffle léger balançoit mollement.

Doux ruisseau, tes charmantes rives

Sentiront bientôt sa fureur.

Il approche; et déjà tes naïades craintives Dans leurs roseaux vont cacher leur frayeur.

Déjà ses haleines bruyantes De nos bois sur tes bords entassent les débris ;

Déjà tes eaux , moins transparentes , Traînent de nos forêts les feuillages flétris : Tes flots ne baignent plus dés plaines verdoyantes. Je vais bientôt quitter ces prés délicieux, Ces prés chers à mon cœur, puisque tu les arroses.

Doux ruisseau , reçois mes adieux :

Je ne te verrai plus qu'en la saison des roses. Je fuis loin de tes bords, quand ton cours tortueux Ne m'offre plus une eau pure et limpide.

J'aime à te voir ruisseau timide ,

Et non torrent impétueux.

Tu fus formé par la nature , Pour embellir ces lieux, en faire le bonheur,

Pour y maintenir la verdure,

En renouveler la fraîcheur,

Pour les charmer par ton murmure ,

Non pour y porter la terreur.

Dans l'hiver cependant, grossi par les orages,

Tu fertilises nos guérets.

C'est pendant l'hiver, je le sais,

Que tu fécondes tes rivages p

Et la saison de tes ravages

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Est celle aussi de tes bienfaits.

C'est ainsi parmi nous que la froide vieillesse

Sait compenser les injures du temps; Et les prudens. conseils et l'utile sagesse

Habitent sous les cheveux blancs.

Encor sur nous , ruisseau , quel est ton avantage ! Zéphyr bientôt te rendra tes appas ;

Il viendra réparer l'outrage

Et des glaçons et des frimas :

Mais chez nous les glaces de l'âge

N'ont d'autre fin que le trépas.

Nous naissons pour souffrir ; et la parque ennemie

File à regret nos déplorables jours :

Après quelques instans d'une pénible vie,

Nous disparoissons pour toujours.

Comme on voit en hiver les campagnes jonchées Des feuilles de nos bois que les efforts des vents

De leurs rameaux ont détachées ; Jadis leur doux ombrage embellissoit nos champs : Éparses aujourd'hui sous 4e pied des passans,

Elles gémissent desséchées.

Triste , mais fidèle tableau

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De nos carrières incertaines !

Chaque instant de nos jours abrège le flambeau : En vain le mois de mai vient rajeunir nos plaines ;

Il nous rapproche du tombeau.

Il me ramènera sur tes aimables rives :

Dès que , sous un joug de glaçons ,

Tes eaux ne seront plus captives , J'y viendrai soupirer mes champêtres chansons.

Hélas ! pourquoi faut-il que le Zéphire Sur tes bords enchantés ne règne pas toujours ? Pourquoi le triste hiver étend-il son empire Sur le vallon riant que. traverse ton cours ? Ah ! nos plus doux momens sont aussi les plus courts : Et la saison des jeux et des amours

A bientôt cessé de nous luire.

Du moins l'automne encore en offroit quelques traits : Mais l'hiver à grands pas sortant de ses marais

Vient désoler cette belle contrée.

Pomone a vu flétrir ses plus touchans attraits

Par. le souffle impur de Borée.

Ah! du moins, pour quelques instans, Vents fougueux, de l'automne épargnez la parure...

Mais je le vois, il n'est plus temps.

Et déjà r aquilon a semé dans nos champs Ce foible reste de verdure.

Adieu, ruisseau , jusqu'au printemps.

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