‹ Odes sacrées, idylles, et poésies diversesChapitre 46 sur 86 · LES BERGERS. N · texte numérisé non relu

LES BERGERS. N

Tandis que, sous ces verts ombrages, De tristes souvenirs je nourris ma douleur , Bergers <fc ces hameaux, bergers simples et sages, Exempts des maux cruels qui dévorent mon cœur, Vous paissez vos troupeaux en de gras pâturages , Et d'un calme profond vous goûtez le bonheur : Sachez apprécier un destin que j'envie,

Mortels favorisés des cieux ; A l'abri des revers du sort capricieux, Laissez couler en paix votre innocente vie.

a30 IDYLLES.

Sur vous à pleines mains le ciel verse ses dons ; Vous vivez sous les lois de la simple nature. Pour vous nourrir les guérets sont féconds ;

Et les ruisseaux de nos vallons Pour vous désaltérer roulent une onde pure :

Vous dormez mollement au bruit de leur murmure. Pour embellir vos lits * la reine des saisons

Couvre les arbres de verdure , .

Entaille de fleurs les gazons.

Pour vous le jeune amant de Flore Rafraîchit les bosquets , enchante les déserts : De l'esprit embaumé des Heurs qu'il fait éclore

Pour vous il parfume les airs.

Tous les ans , sous votre faucille ,

Tombent d'abondantes moissons :

L'automne qui survient vous txwnble de ses dons. L'hiver , près d'un foyer où la flamme pétille , Entourés et chéris d'une heureuse famille,

Vous défiez les aquilons.

Le soin de vos troupeaux est votre unique étude ; Leur lait et leur toison composent vos trésors. Vous vivez sans chagrin et sans inquiétude ,

Et vous mourez sans trouble et sans remords.

Votre vie est semblable au cours d'une onde *pure Qui de son lit jamais ne franchit le canal ,

Et, s' épanchant avec un doux' murmure, Promène lentement son liquide cristal

Parmi lès fleurs et la verdure.

Jamais , dans son sein transparent, Ne se glissa le dangereux reptile :

Son cours uniforme et tranquille Est toujours doux ruisseau, jamais fougueux torrent. Ainsi de vos beaux jours la course fortunée , Par les soucis cuisans , par Pamère douleur •

Ne fût jamais empoisonnée.

L'amour et la vertu, la pudeur, Fhyménée

S'unissent pour votre bonheur. •

Jamais une flamme nouvelle

Ne succède à vos premiers feux.

Chez vous l'hymen est chaste, et l'amitié fidèle :

Bergers, que vous êtes heureux!

Ah ! si le ciel, plus favorable, Eût disposé ma vie au gré de mes désirs , Je serois né berger ; et d'un bonheur durable

a/,o IDYLLES.

Goûtant les tranquilles plaisirs , J'eusse vu parmi vous s'écouler mes loisirs

Dans un repos inaltérable.

Cultivateur de mes guérets ,

Loin des champs orageux du monde, J'aurois passé mes jours dans une paix profonde, Au bord des clairs ruisseaux , à l'ombre des forêts.

J'eusse partagé ma chaumière Avec le tendre objet qui m'auroit enflammé.

Heureux époux de ma bergère, J'aurois près d'elle achevé ma carrière,

Toujours amant, toujours aimé.

Mais puisque le destin, constant à me poursuivre,

Me refuse un bonheur si doux , Du moins, si parmi vous , bergers , je n'ai pu vivre,

Puissé-je mourir parmi vous !

Ainsi , quand des humains l'éternelle demeure

M'ouvrira pour jamais son sein ; Messager du trépas , quand le lugubre airain

Aura sonné ma dernière heure, Bergers, portez ma cendre en ce vallon chéri Où je viens si souvent, rêveur et solitaire,

Sous un ombrage salutaire Contre les feux du jour chercher un doux abri. Là , près de ce ruisseau dont les eaux fugitives Entre des bords fleuris serpentent doucement , Et semblent caresser le gazon de leurs rives , Vous dresserez mon simple monument :

Une champêtre architecture >

Et les grâces de la nature

En seront Tunique ornement.

Vous courberez sur moi le verdoyant feuillage

De ces touffus et flexibles rameaux Qui des feux du midi défendent le bocage :

Car même descendu sur le fatal rivage, Je chérirai toujours de ces jeunes ormeaux

L'utile et bienfaisant ombrage.

Puis , vos mains graveront ces mots

Sur un arbre du voisinage :

« Ici gît notre ami , dont les mânes légers

« Habitent cet asile sombre.

« Arrêtez vos pas , étrangers ;

« Donnez quelques pleurs à son ombre :

« Il aima la vertu , les vers et les bergers. »

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