SUR LA MORT DE M. DELILLE
MORT A PARIS, LE l" MAI l8l3.
Sincefate.relentless stop'd his heav'nfy ttoice, No more theforests ring, or groves rejoice.
Pope, Windsor-Forest.
Pleurez, tristes vallons ; pleurez , tendres bergères : Nymphes, faunes, sylvains, déités bocagères, Exhalez des regrets , hélas ! trop superflus. Pleurez, petits ruisseaux; pleurez , nobles rivières,
ai.
%b& POÉSIES
Qui portez à la mer vos liquides tributs.
Amis des champs , babkans des chaumières ,
Pleurez : votre chantre n'est plus !
La France a perdu son Virgile.
La mort a du génie éclipsé le flambeau.
Pleure , muse des champs, ton élève docile :
Brise, dieu des bergers, brise ton chalumeau. Le secret des beaux vers, et Fart si difficile D'instruire et de charmer, de plaire et d'être utile ,
Sont avec lui dans le tombeau.
Amante du zéphyr, jeune et fraîche déesse, Dont il aimoit à chanter les bienfaits ,
En vain tu viens dans nos bosquets Ramener du printemps la pompe enchanteresse ;
Il expire, quand tu renais*.
Il expire ; et dans la nature Tout déplore la mort du chantre des Jardins.
Les fleurs n'émaillent plus la naissante verdure, Le printemps ne voit plus luire des jours sereins* La pâle violette a quitté nos prairies > Et cesse d'embellir nos humides vallons.
Les lis meurent penchés sur leurs tiges flétries 5
Les zéphyrs sont changés en de noirs aquilons. Sans berger, dans nos champs autrefois si fertiles,
Les troupeaux errent tristement.
L'ivraie et les ronces stériles Usurpent nos sillons sur l'utile froment.
L'onde tarit dans l'urne des fontaines ; Le feuillage se fane aux arbres de nos bois : Apollon et Paies ont déserté nos plaines, Depuis que parmi nous on n'entend plus sa voix.
Qui chantera le cristal des naïades , De l'écharpe d'Iris les brillantes couleurs, Et l'émail des gazons , et l'argent des cascades, Et les plaisirs rêveurs des douces promenades , Les coteaux et les bois , la verdure et les fleurs ? Souvent pour l'écouter Zéphire oublioit Flore : Le tendre rossignol, caché dans les buissons, L'admfroit en silence, instruit par ses leçons, Et chantoit après lui plus doucement encore.
Borée apprivoisé respectait ses accens ; L'onde de nos ruisseaux suspendoit son murmure. Les arbres , attendris par ses sons ravissans , Craignoient d'agiter leur verdure;
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Tout se taisoit, les eaux, et les airs , et les champs»
En la chantant , il cbarmoit la nature.
L'écho , de bosquets en bosquets , Répétait de ses vers l'agréable cadence :
Mais aujourd'hui , gardant un lugubre silence. Il pleure solitaire au fond des bois muets.
Les lions des déserts, les rochers des montagnes. Par leurs gémissement le demandent aux dieux ; Les myrtes, les lauriers qui couvrent nos campagnes Pleurent de ne plus ceindre un front si glorieux.
Et nous aussi , laissons couler nos larmes ; À nos justes regrets donnons un libre cours. Il n'est plus; avec lui sont passes nos beaux jours: Nos bords, en le perdant, ont perdu tous leurs charmes.
La rose brille au milieu des jardins Qu'embellit son parfum, sa fraîcheur et sa grâce. La vigne , par ses fleurs , son pampre et ses raisins , Ajoute à l'ornement de l'ormeau qu'elle embrasse. Les ruisseaux limpides et frais
Parent les champs dont ils font la richesse ; Les oiseaux émaillés enchantent les forêts Où régneraient sans eux le deuil et la tristesse.
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Ainsi de ses accords la touchante douceur, Ses vers mélodieux , son aimable présence , En ravissant l'oreille, en subjuguant le cœur,
Faisoient le charme et l'honneur de la France. Les Alpes et la Seine ont pleuré son trépas, Comme on dit qu'autrefois et le Rhodope et l'Hèbre , Et rismare blanchi par d'éternels frimas , Pleurèrent à la mort de leur chantre célèbre.
Oui , nous verrons les papillons légers Cesser de prodiguer aux fleurs de la prairie De leurs feux'inconstans les transports passagers , Nos fleuves s'éloigner de leur rive fleurie
Pour arroser des vallons étrangers , Avant que de son nom la mémoire chérie S'efface du cœur des bergers.
Il est donc vrai ! la mort, la mort impitoyable, Sourde aux sons enchanteurs de ses accords divins , Vient de trancher les jours de ce poète aimable.
Tout tombe, hélas ! sous ses fatales mains :
Elle n'épargne rien ; mais sa faux redoutable Aime à frapper surtout les malheureux humains.
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Fleurs de nos champs, gazon de nos rivages , Vous avez su fléchir les destins irrités.
Pour vous quelques faveurs compensent leurs outrages : Vous mourez comme nous , mais vous, ressuscitez ;
Pour vous les Parques, moins. terribles , A leurs cruels arrêts mêlent quelques douceurs:
Mais, à nos vœux inaccessibles.
Ce! déesses sur nous épuisent leurs rigueurs. Nous tombons sans retour dans les vastes abîmes Où régnent le silence, et F horreur , et l'effroi : Ni les nobles vertus , ni les talens sublimes , Ne sauraient nous soustraire à la commune, loi. * Ah ! si les dons heureux du plus brillant génie De l'inflexible mort désarmoient le courroux,
Si des beaux vers la savante harmonie Pouvoit mettre du moins à l'abri de ses coups ,
Nous verrions encor parmi nous L'élève et le rival du chantre d'Ausonie.
Trop vains regrets ! de Flore et des nymphes chéri,
Le front tout rayonnant de gloire , Comme un mortel obscur , il passe l'onde noire.
Mais les muses qui l'ont nourri
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Le portent dans leurs bras au temple de Mémoire : Apollon reconnoît son plus cher favori.
Le chœur entier des maîtres du Parnasse Se lève pour lui faire honneur.
Le doux vieillard d'Ascra , le héros de la Thrace , Et Musée, et Linus , en lui eédant leur place , Viennent couronner leur vainqueur.
Chantre immortel ? divin poète ! Tout l'Olympe attentif écoute tes beaux vers. Jadis de la nature éloquent interprète , Aujourd'hui tes regards planent sur l'univers. Tu vois de FEmpyrée à tes pieds l'étendue ;
H n'est plus pour toi de secrets:
Ton ame est dans les cieux dont elle est descendue. Ah ! sur la terre abaisse encor la vue ; Regarde encor ces bois et ces guérets Dont tu peignis si bien les innocens attraits. D'une voix qui te fut connue Daigne accueillir l'hommage et les regrets.
Retiré dans un humble et solitaire asile , Loin des vastes cités, loin des bruyans plaisirs.
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Tes vers , la nature et Virgile , Tour-à-tour charment mes loisirs.
Mes jours, troublés par de cruels orages, Coulent obscurs au milieu des hameaux.
Triste et pensif, je rêve au bord des eaux ; Et sous l'épaisseur des ombrages , Sans gloire et sans éclat je cherche un doux repos. J'applaudis aux efforts de plus nobles courages , Mais j'ose à peine enfler de rustiques pipeaux : Je lis tes immortels ouvrages, Et ne chante que les ruisseaux.
Il m'en souvient;* de ma muse champêtre Tu daignas autrefois , trop indulgent peut-être ,
Encourager les premiers chants :
Aujourd'hui cette muse, à son guide, à son maître, Consacre ses derniers accens. *
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