‹ Odette, la petite reineChapitre 10 sur 17 · ICI · texte numérisé non relu

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ici c'est bien différent ; je suis certain q u'il ne se passe rien d'extraordinaire, rien de mystérieux au château des Tourelles. Eh! que diable! ou Plectrude, ou moi, nous aurions entendu ces voix aériennes, ce tonnerre , ces trompettes, ces rugissemens. . .

— Hé bien, moi, je les ai entendus; j'ai vu, de mes deux yeux vu, tout ce que je vous ait dit; et s'il ne nous est rien arrivé de funeste , j'en attribue la cause, après Dieu, à une amulette que je porte à mon col, et qui est un excellent préservatif contre les enchantemens et contre toutes sortes de maux.

— C'est très-possible : j'ai beaucoup de foi aux amulettes , moi. J'ai souvent entendu dire à mon père( Dieu veuille avoir son ame s'il est mort, comme il y a toute apparence, puisque depuis trente ans je n'en ai eu ni vent ni nouvelles) ; je lui ai, dis-je , entendu

( Î32 ) dire que ces talismans nous venaient des Romains ; et que, chez eux, les athlètes qui en faisaient usage remportaient îa victoire sur leurs antagonistes, ou empêchaient l'effet des i harmes que ceux-ci pouvaient jeter ^ur eux. Les Juifs, que mon bon maître le roi Jean (que le bon Dieu et le saint A pôtre son patron aient placé son ame en Paradis!) les Juifs qu'il rappela dans le royaume, il y a vingt ans, ne portaient plus sur leur habit la pièce jaune , qu'on appelait îa Roelle, espèce de ^"nition que leur avait infligéeSt.-Louisdeglorieusemémoire.

Ils ne portaient plus la corne que Philippe III, son fils, fit placer sur leur bonnet; mais tous portaient à leur cou ces amulettes qu'ils nommaient philactères , et auxquelles ils attribuaient leurs retours périodiques en France, après en avoir été chassés vin<n fois. Il est vrai que les sommes

énormes qu'ils versèrent en ces différentes occasions dans les coffres du roi purent y contribuer pour quelque chose; quant à moi, je n'ai jamais porté de ces préservatifs, et cependant je ne suis pas encore mort, il est vrai qu'un jour , après une bataille, j'en ai vu beaucoup à des anglais restés parmi les morts; ils en avaient suspendu même au cou de leurs chevaux 'y ce qui ne les empêcha pas de mordre la poussière. Mais, que voulez-vous ? on n'est pas invulnérable; et quand on est aux noces, c'est pour danser. Eh! dites-moi, bonne nourrice, de qui tenez- vous celte amulette à laquelle vous attachez tant de vertu?

— D'un saint ermite, nommé frère Hiérôrne. ,. .

— Hiérôme! c'est le nom de mon père»

— Agé de près de quatre-vingts

ans.

— Quatre-vingts ans! diable!

■*- C'est un bon serviteur de Dieu, que Ton vient consulter de bien loin à la ronde : il dort sur la dure, ne boit que de l'eau, et ne mange que du pain noir et quelques fruits secs.

Les bonnes gens d'alentour lui portent ses chef! ves pro\ isions , et le trouvent toujours en prière ou en méditation; mais l'entrée de son ermitage est presqu'inaccessible.

«-.Eh ! où est situé cet ermitage ?

- — A une bonne lieue de chez nous , au sein des rochers, dans une caverne assez profonde : mais , quoique le chemin n'en soit pas facile, je suis bien déterminée à aller , aussitôt que je vais être de retour , consulter de nouveau le saint ermite sur les visions que j'ai eues cette nuit; car elles ont sans doute un sens caché, et présagent quelque événement que je suis curieuse de connaître. Cet enfant y est

peut-être intéressé: cette ombre d'un roi qui, pénétré de la plus vive douleur, sourit à la vue de son berceau; ce lion furieux qui pouvait la dévorer, et qui, à son aspect, devient soumis et caressant , tout cela doit signifier quelque chose,

— Diable! diable! vous pourriez bien avoir raison , nourrice! . . . quoique, pourtant, je sois bien persuadé que ce château... Cependant, il ne faut jurer de rien; mais je veux en avoir le cœur net. Voulez-vous que je vous accompagne chez l'ermite ? nous partirons demain au matin.

— Demain au matin ! je ne passerais pas ici une seconde nuit pour un empire.

— Et vous croyez que j'y resterai seule? dit Plectrude à son mari.

— - Seule ! le grand malheur! D'ailleurs, comptez- vous pour rien Robert?

( xofi )

— Robert ne couche pas dans ma chambre.

— Au surpins , il y a moyen d'arranger cela. Voilà le beau temps revenu; les chemins sont un peu gâtés , mais nous cheminerons plus doucement. Partons tous trois : si nous ne revenons pas aujourd'hui , nous reviendrons demain, après-demai n , que sais-je? Je suis curieux de voir Termite : Robert n'a pas peur, il restera fort bien seul au château des Tourelles.

Ce point convenu > on fit gaîment les préparatifs du voyage ; on déjeûna copieusement; après quoi, Yolande, tenant Odette dans ses bras , Plectrude et Wilfrid se mirent en route, et le jeune Robert resta seul dans le château mystérieux , où rien ne troubla sa tranquillité jusqu'au retour de ses principaux habitans.

O !\ arriva de bonne heure à la chau-

( '07) rrrière, où nos voyageurs trouvèrent le bon Philippe , mari d'Yolande , fort impatient de revoir sa tendre moitié.

Dans un berceau reposait la petite Alpaïde, fruit de leur union, âgée de deux ans , et qu'Yolande avait confiée aux soins de la vieille Bertrade , son aïeule: elle était la sœur de lait d'Odette.

Si l'opulence ne régnait pas sous ce toit hospitalier, on y remarquait, du moins, un air de propreté, assez rare à cette époque chez les habitans de la campagne. Philippe était le fils d'un cultivateur aisé : il avait étudié dans l'espoir de devenir le curé de son village ; mais , à la mort de son frère aîné, il avait renoncé à l'état ecclésiastique, et faisait , par conséquent , exception à la règle qui voulait que les clercs seuls sussent lire Grand-Clerc signifiait un savant; Mauclerc, un imbécille. Aussi Philippe jouissait-il du bénéfice de

( io8 ) clergie, privilège au moyen duquel on pouvait décliner la justice ordinaire et demander à être jugé par les juges ecclésiastiques.

On remit au lendemain la promenadeà l'ermitage. Phiîippeét Yolande s'arrangèrent pour procurer à Wilfrid et à Plectrude un asile commode pour la nuit.

Le mardi 18 de septembre, les quatre époux partirent pour aller visiter le saint ermite, après avoir au préalable fait un assez bon repas.

Yolande voulut qu'Odetie fût du voyage, et l'emporta dans ses bras.

On prit quelques provisions pour le frète , mais telles que sa frugalité lui permettait de los recevoir : il eût refusé des alimens qu'il jugeait trop délicats pour lui; ce n'était qu'avec peine qu'on luifaisait accepter un peu de laitage.

Oj parvint enfin à sa cellule, où,

( iog ) pour tous meubles, on voyait un peu de paille sur laquelle il passait la nuit; un banc de pierre, un prie-dieu, surmonté d'un Grucifix; une petite cruche de terre , pleine d'eau , et une espèce de petit coffret où il plaçait son pain et quelques fruits.

Le pi3ux anachorète était prosterné et priait; il ne fut point détourné de ce devoir religieux par l'arrivée des étrangers dans sa retraite; et ce ne fut qu'une demi-heure après qu'il donna audience à nos voyageurs.

Yolande lui exposa ce qui lui était arrivé dans la nuit du 16 au 17, et tout ce qu'elle avait vu. L'ermite l'écouta très-attentivement, réfléchit pendant quelques instans, et parut enseveli dans un recueillement profond. Il soupira, s'agenouilla de nouveau , et adressa mentalement au ciel une fervente prière 3 après

quoi, s'étant relevé et placé sur la pierre qui lui servait de siège , il répondit à la bonne nourrice ce que le lecteur verra dans le chapitre suivant»

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