‹ Odette, la petite reineChapitre 11 sur 17 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

La Dame blanche.

« IVXes enfans, dit l'ermite, rien n'arriveici-bas que par l'ordre exprès de la Providence. Dieu permet quelquefois que les âmes des morts apparaissent pour l'instruction de ceux qui leur survivent. Yolande, je vais vous expliquer ces apparitions mystérieuses qui ont troublé votre repos an château des Tourelles. «»

Ici tout le monde redoubla d'attention ; et Wilfrid, convaincu de la vérité du récit que lui avait fait Yolande, écouta avec le plus vif intérêt ; l'étonnement redoubla lorsque le frère Hiérôme poursuivit ainsi :

« La dame blanche que vous avez vue, dans la nuit du 16 au 17, au châ< teau des Tourelles, est l'ame de la princesse Ethilde , fille d'Edouard le vieux , roi d'Angleterre , seconde femme de Hugues le grand, duc de France

» L'ombre couronnée qui s'est ensuite offerte à votre vue, est celle de notreinvinciblemonarquejCharîesV.

Il y a à-peu~près quarante-huit heures que ce prince, le plus sage des rois , a passé de vie à trépas. »

A ces mots, et d'un mouvem°nt spontanée, les quatre voyageurs tombent à genoux; leurs yeux sont baignés de larmes : ils récitent les prières des morts , qu'interrompent leurs sanglots. Le vénérable ermite se joint à eux ; tous se relèvent en silence; frère Hiérôme continue:

« O malheureuse Fra.nce! ton sort est-il d'être déchirée par tes propres

3nfans! que ne puis-je taire que ces tigres furieux sont les frères du plus chéri, du plus regretté des monarjiques!.. . Le lion est Charles VI, son fils et son successeur; la dame aux formes colossales figurait la France; le léopard, l'Angleterre, Tel est l'aperçu des mystères de cette nuit terrible. Je vais entrer dans les dérails.

» Hugues le grand, duc de France, avait épousé en premières noces Judith , petite-hlie de Louis le bègue.

Judith mourut sans laisser de postérité , et Hugues demanda la main d'Ethilde , fille d'Edouard I , qu'il obtint. Ogive , sœur aînée d'Ethilde , avait épousé Charles le simple , roi de France : quatre autres avaient pris le voile.

•» Ethilde enviait le bonheur de ces colombes innocentes qui , loin du fracas des cours, goûtaient dans l'asile des cloî tr es les douceurs d'une vie pai-

sible , et ne s'occupaient qu'à chante! les louanges du Très-Haut; mais toui!

ne sont pas appelés à vivre sous ceîji tours isolées, à fuir les agrémens el les embarras du siècle. îl est des de-^, voirs à remplir dans le monde, aux-; quels doivent particulièrement se dé-ï vouer ceux qui sont nés à l'ombre dui trône. Ethilde ne lit point ces sagesii réflexions : elle fit vœu de se conser-l ver vierge , vœu imprudent, vœu té-I méraire, et qu'on n'est pas libre del former quand on dépend d'un père;| que ce père est une tête couronnée ;!j que déjà quatre des princesses aux-j quelles il donna le jour sont devenues! les épouses de l'agneau , et que la po-| lilique exige de lui des alliances qui] peuvent consolider son trône.

» Ethilde, promise au duc de France, se jeta aux genoux d'Edouard. Elle le conjura, les larmes aux yeux, de respecter son vœu ; mais ce vœu ne s'ac- |

Ardait point avec les vues du monar- .ae anglais : il menaça sa fille de sa malédiction , si elle osait se refuser a Pquitter la parole qu'il avait donnée, lacée entre la crainte d'être punie ar le ciel de la violation de ses sèrfiens, et celle d'encourir la malédiction paternelle , après avoir longeras balancé, elle se résigna , et pro- Jnit de donner la main à Hugues le rrand. Une réflexion consolante l'engagea à prendre ce parti. Elle se fanait de faire approuver à Hugues ; le sacrifice qu'elle avait fait à Dieu et à k Vierge; elle ne désespérait pas ;même de lui faire partager son vœu.

j Hugues était à-la-fois abbé de Saint- Denis, de Saint-Germain-des-Prés et de Saint -Martin de Tours. Ethilde en concluait qu'elle aurait peu de peine à lui persuader de garder la continence, ce qui n'était pas sans exemple dans ce teras-là. Ethilde était dans

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( nS ) Perreur : Hugues le grand soupira après le bonheur d'être pèrejilava un pressentiment secret que sa postt rite donnerait des lois à la Franc 11 respecta le vœu d'Ethilde; mais ne renonça point à l'espoir de forme d'autres nœuds, plus conformes au lois de la nature, et au moyen iesquel il pût se voir revivre. Louis d'Outre mer , roi de France , venait d'épouse Gerberge, fille de Henri l'oiseleur roi d'Allemagne et duc de Saxe. Gerl11 berge avait une sœur, nommée EdPf wige, qui réunissait à l'éclat d'un| naissance ill ustre l'esprit , les grâces e la beauté. Ce fut Edwige que Hugue|r choisit pour remplacer Ethilde Etienne IX occupait alors la chaire d Saint-Pierre: Etienne était allemand il devait voir avec plaisir l'alliance d Hugues et d'Edwige. Ce fut à lui qu< le duc de France s'adressa pour rom pre ses liens, Le pontife déclara nu.

n mariage avecEthilde;il ordonna le cette princesse tiendrait son vœu % l'elle ^e retirerait dans un monasre on dan quelque château isolé; lui fit défenses de prendre l'ha- I de relig'euse , et lui imposa Foligation d'adopter levêtement blanG u'elle ne quitterait qu'à la mort.

« Ethilde demanda et obtint pour etraite le château des Tourelles. Ce ut dans cet édifice antique qu'elle onsacra ses jours à la pénitence , pétitence d'autant plus rigoureuse que, es la première vue, Hugues le grand ,vait fait, la plus vive impression sur on cœur- Elle se repentit mille fois l'avoir fait un vœu indiscret , et regretta qu'au lieu d'annuler son mariage, le Pontife ne l'eût pas relevée .le ce vœu ; elle eût vu avec joie Hugues imiter son exemple, et se borner ï vivre avec elle comme un frère avec sa sœur: mais elle n'ignorait pas qu'il

( >i3) devait former d'autres nœuds , et cet idée la navrait de douleur.

»» Hugues ne tarda point en effet unir son sort à celui de la belle Ec wige; et le jour même où cet hyme fut célébré, Ethilde eut une visio qui l'avertit que les faibles liens qi l'attachaient à Hugues étaient à jama rompus.

»» Elle vit cet époux adoré ; il éta à la fleur de l'âge, il était brillant d jeunesse et de santé; l'incarnat d bonheur colorait son front, dans se yeux brillaient tous les feux de la raour; il donnait la main à sa jeun épouse , parée de la couronne virgi nale et de tous les attributs de l'hy menée; elle souriait à son bien-aime et paraissait partager son ivresse. Un suite nombreuse et brillante marcha après les deux époux, et les airs re ternissaient au loin des sons d'une mi sique céleste^

(»9) Quel spectacle pour Ëthilde ! . ..

out avait disparu , le plus profond signée avait succédé à ces divins acords, et l'infortunée princessecroyait ,voir encore sous les yeux l'image de "époux qu'elle avait perdu , et celle Le son heureuse rivale. Tout-à-coup nie nouvelle simphoniesefait enten- Ire : un jeune prince paraît, il porte ous les attributs de la royauté; son iront n'e^t point ceint du diadème, une espèce decapuçe est son habillement de tête; mais un hérault qui le précède porte son sceau ; dans ce sceau 5Sl une main de justice, et on lit auour ces mots:

Hugo Dei misericordiâ Francorumrex,

» Ethiîde devina qu'elle avait sous les yeu.% le prince qui devait un jour Biaître de l'union de Hugues et d'Edwige. Elle ne se trompait pas : ce fantome annonçait Hugues-Capet»

" À ce monarque succédèrent trois princes, qui se tenaient par la main tous trois portaient la couronne du* cale, et des héraults élevaient devant eux les armes de Bourgogne Ces trois princes figuraient Oihon, Eudes et Henri, frères de Hugues Capet, qui donnèrent successivement des lois aux Bourguignons.

» Ethilde resta seule, et une voix fit entendre ces mots :

Tu pouvais , ainsi qu'Edwige , devenir mère d'une longue suite de rois.

» Elle reconnut de nouveau sa faute et la pleura plus amèrement que jamais; chaque jour elle demandait à Dieu qu'elle fût condamnée après sa mort, en expiation, à habiter le château des Tourelles, et qu'il lui fût, permis d'annoncer à tous les descendans de Hugues l'instant ou leur ame quitterait sa dépouille mortelle pour aller se rejoindre à la Divinité.

y* Ethilde mourut , et sans doute ses vœuxfurent exaucés; son ombre plane en effet sans cesse sur le château des Tourelles, ou l'habite quoique invisible ; mais ce n'est qu'à la mort des rois qu'elle fait éclater ses regrets; ce n'est qu'en cette occasion que la tranquillité de cet asile est troublée par des cris lugubres et des prestiges funèbres. L'apparition de la Dame blanche au monarque , atteint d'une maladie grave , est l'annonce certaine de sa mort, •»

Vive Dieu! saint homme, interrompit brusquement Wilfrid , ce que vous dites est bien vrai, et j'en ai la preuve; j'étais à Londres, lorsque mon bon maître, le roi Jean, passa de ce monde en l'autre; il rendit les derniers soupirs entre mes bras. La nuit qui précéda sa mort > je vellai auprès de son lit et ne le quittai pas d'une minute; j'étais bien certain qu'aucun étranger Tome L 6 »

n'était entré élans sa chambre; et néanmoins, quand je voulus, le matin , lui donner quelque espoir de guérison,il me serra la main en souriant et me dit ;

« Tout est fini, Wilfridj/V» vu la Dame blanche ! »

Wilfrid ! s'écria l'ermite en regardant attentivement le vieux soldat :

vous vous nommez W"ilfrid?

— Je reçus ce nom d'un père dont laconduitefuttoujoursirréprochable, et je ne l'ai jamais déshonoré.

— Et ce père n'existe plus sans doute ?

— Hélas ! je l'ignore. Je le quittai pour prendre les armes, et depuis trente ans son sort m'est inconnu li quitta Lusignan , mon pays natal , presqu'en même tems que moi , et j'ignore ce qu'il est devenu. Sans doute, il a payé le tribut à la nature.

— Un vieux soldat doit être inac-

cessible à la peur. Si je vous faisais apparaître l'ombre de votre père?,..

— Vive Dieu ! je n'éprouverais d'autre sentiment que celui du regret de ne pouvoir le serrer dans mes bras.

— Embrasse-moi , mon fils, je ne suis point une ombre.

Et le vieillard tendait les brasàWilfrid, qui s'y précipita avec toute l'effusion du sentiment.

Si près de moi ! mon bon, mon respectable père ï et je l'ignorais!

— Je l'ignorais également. Ma demeure est fixée dans cette caverne, elle sera le lieu de ma sépulture : j'ai aussi des fautes à expier.

— Quoi ! mon père ! vous ne viendrez pas habiter avec votre fils, avec sa vieil le compagne que voilà, au château des Tourelles?

Plectrude se joignit à son époux; elle embrassa les genoux du vieillard:

il fut inébranlable.

<t Mes enfans, leur dit-il, respectons les décrets du ciel: je dois vivre et mourir ici.

» Quant à vous , dit-il à Yolande, veillez sur les jours de cet enfant : ce dépôt est précieux. Les clefs de l'avenir ne peuvent se trouver entre les mains d'un faible mortel; un voile impénétrable le dérobe à nos yeux :

mais les dangers d'une minorilé, l'ambition des oncles de Charles VI, la jalousie et les prétentions des monarques anglais , tout doit faire craindre les désastres que semble annoncer le spectacle terrible qui s'est offert à vos yeux au château des Tourelles.

J'ignore également quels destins sont réservés à l'enfant que vous allaitez; mais elle paraît choisie par la Providence pour calmer les fureurs ou adoucir les chagrins du monarque.

Prenez-en le plus grand soin. Adieu, ma fille; adieu, mon fils! vous revien*.

( ia5 )

drez me voir dans quelques jours ; vous apprendrez de quelles voies Dieu «'est servi pour m'attirer à lui. »»

En vain Plectrude et Wilfrid redoublèrent d'efforts pour engager le vénérable ermite à les accompagner :

rien ne put le déterminer. Il les embrassa tendrement l'un et l'autre; il leur donna sa bénédiction qu'ils reçurent à genoux ; après quoi , nos quatre voyageurs reprirent le chemin de leurs demeures.

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