CHAPITRE IX
Fêtes du quatorzième siècle.
OUVENT un instant d'erreur a dévoré le fruit de vingt ans de sagesse : c'est ce qui arriva à la mort de Charles V. Ce prince n'était pas encore inhume, qu'on respirait déjà les horreurs de la guerre civile.
Charles V mourut au château de Beauté-sur-Marne , qui depuis appartint à Agnès Sorel , la belle des belles.
11 est étonnant, dit un de nos écrivains, que l'Amour ait laissé tomber ce château des Grâces.
Quelques jours avant sa mort , Charles lit appeler les ducs de Berri, de Bourgogne et de Bourbon, et leur dit :
Mes biaux frères , par V ordonnance de la nature, je sens bien et reconnais que je ne puis longuement vivre. Je vous recommande mon fils Charles ; usez-en avec lui comme bons oncles doivent en user avec leur neveu* Couronnez-le après ma mort le plus tôt que vous pourrez, et le conseillez dans ses affaires loyaument : toute ma fiance est en vous. V enfant est jeune et légier d'esprit , et aura bien métier qu'il soit conduit et gouverné de bonne doctrine.
Les trois princes promirent et ne tinrent pas parole. Pendant la vie de Charles V, les quatre princes du sang (de ce nombre était Louis de France, duc d'Anjou ), unis avec le roi, semblaient , dit un ancien historien , être cinq tètes sous un chaperon. L' ambition et les autres passions les divisèrent, et mirent la France à deux doigts de sa perte.
( i*8 ) Charles VI était né à Paris, le Z décembre i368, et n'avait, par conséquent , pas encore douze ans lorsqu'il succéda à son père. Le prince, qui pouvait passer pour l'homme le plus robuste de son tems, puisqu'il ouvrait et redressait de ses mains un fer de cheval, était malheureusement d'un esprit extrêmement faible. Il était brave, et montra dès son enfance des marques de son amour pour la gloire que donnent les armes. Son père lui ayant fait voir une couronne d'or ornée de pierres précieuses , et un casque d'acier doré, lui demanda ce qu'il aimait mieux ou du casque ou de la couronne? Tout jeune qu'il était, il répondit sans hésiter :
Si j'avais à choisir, je préférerais le casque.
La même inclination parut, lorsqu'il fut parvenu à la couronne. Ses #>fliciers étalant à ses yeux , d'un côté ,
( *29 ) les riches ameublemens , les joyaux et les trésors que Charles V avait amassés, et de l'autre, des armes, des lances , des épées , des cuirasses, et les autres pièces qui faisaient l'armure du tems :
Voilà ma part, dit le jeune roi en regardant ces armes ;je la préfère à tous les trésors que mon père mJa laissés.
Les oncles du jeune roi ne pensaient pas comme lui. Le duc d'Anjou s'empara d'une partie des trésors qu'avait amassés Charles V. L'or et l'argent monnoyé avaient éîé fondus et convertis en îingors ; ce dépôt était renfermé dans une salle voûtée du Palais, et fut violé par le duc. Mais l'enlèvement du trésor royal, des meubles, des bijoux, de la vaisselle, n'avait point assouvi son avidité^ il enleva le îresor que le feu roi avait déposé dans le château de Melun , et
( rSb )
força le chambellan Philippe de Savoisy , de lui indiquer en quel endroit il était caché , en le menaçant de lui faire trancher la tète par le bourreau, qu'il fit venir à cet effet. Le duc de Barri alla piller le Languedoc et la Guyenne, dont il s'était, fait donner Je gouvernement.
Des contestations s'élevèrent à l'occasion de îa régence entre les ducs d'Anjou, de Berri , de Bourgogne et de Bourbon. Des arbitres déférèrent au duc d'Anjou îa régence et la présidence du conseil; ils déclarèrent que les ducs de Bourgogne et de Bourbon auraient l'éducation du roi, avec la surintendance de sa maison , et arrêtèrent que Ton préviendrait l'âge auquel le roi aurait dû être sacré.
En effet , cette cérémonie eut lieu à Reims , le 4 de novembre suivant.
Nous jeîerons un coup-d'œil rapide
sur les fêtes qui eurent lieu à cette occasion, parce qu'elles peignent les mœurs et les usages du tems.
Toute la pompe dont ce siècle était susceptible fut mise en usage. Un auteur contemporain rapporte comme une magnificence extraordinaire que la marche était précédée par plus de trente trompettes qui sonnaient si clair que merveilles.
Les bains faisaient partie des agrëmens des fêtes, et même des repas.
Les personnes que Ton priait à diner ou à souper étaient en même tems invitées à se baigner. Le3 Français avaient emprunté cet usage des Romains, qui le tenaient des Grecs L'usage des étuves fut toujours commun dans la Grèce et dans l'Asie; on se baignait tous les jours avant le repas. Les riches usaient de bains parfumés :
se baigner dans l'eau était le témoignage d'une grande simplicité. Les
C il» )
plus affétés et délicats , dit Montaigne, se parfumaient le corps bien trois ou quatre fois par jour.
La cérémonie du bain était une de celles qu'on observait le plus exactement à la réception d'un chevalier.
« Quand un écuyer , dit Ducange , viendra à la cour pour recevoir Tordre de chevalerie, il sera très-humblement reçu par les officiers de la cour... Ils enverront chercher le barbier , et accommoderont un bain avec de la toile en dedans et en dehors de la cuve i la barbe et les cheveux de l'écuyer seront faits et cou pés en rond. Les écuyers d'honneur dépouilleront Técuyer et le mettront tout nu dans le bain...; et le premier des chevaliers s'agenouillera pardevant la cuve, en lui disant en secret :
»» Sire , à grand honneur est pour vous ce bain*
« Ensuite, il lui mettra del'eau du
( i35 ) bain sur l'épaule ; et feront de même, l'un après l'autre , les autres chevaliers. »
Pendant le repas , dit une ancienne ordonnance , le nouveau chevalier ne mangera, ni ne boira, ni ne se remuera, ni ne regardera ça et là, non plus qu'une nouvelle mariée.
Si cette position était désagréable, au moins le nouveau chevalier n'avait point à redouter d'indigestion.
Lorsque Charles VI fit chevaliers Louis et Charles d'Anjou , ces deux princes, dit la chronique, parurent d'abord comme de simples écuyers, n'étant vêtus que d'une longue tunique de drap gris-brun , sans aucun ornement; on les mena dans la chambre où leurs bains étaient préparés^ ils s'y plongèrent : on leur donna ensuite l'habit de chevaliers de soie vermeille , fourré de menu-vair , la robe traînante, avec le manteau fait en ma^
nière de chappe. Après le souper , on les conduisit à l'église pour y passer la nuit en prières selon la coutume.
Le lendemain le roi les reçut chevaliers.
Le jour de son couronnement, le roi fut armé chevalier par le duc d'Anjou ; Louis , duc d'Orléans , frère du roi, âgé de dix ans, portait la joyeuse de Charlemagne: cette épée donnée à ce monarque par le pape Léon III, était employée à l'inauguration de nos souverains»
Charles entendit l'office divin sur un trône très-élevé, au pied duquel on avait construit un échaffaud où les jeunes chevaliers furent placés ; le siège royal et les échaffauds étaient parés de drap d'or.
On avait dressé dans la cour de l'archevêché une estrade capable de contenir une aussi nombreuse assemblée. On servit un superbe festin 3 et
( '35 ) ce fut-3 ce festin qu'on dut prévoir quels malheurs menaçaient la France, Le duc d'Anjou , l'aîné des oncles de Charles VI, s'étant placé à la droite j Philippe, duc de Bourgogne, qui prétendait que , comme premier pair, il avait droit de préséance sur le duc d'Anjou, son frère, s'élança brusquement entre le duc et le monarque, et replaça. Le duc d'Anjou resta muet d'étonnement ; Charles lui-même se tut. Maître Olivier, le fou du roi, interrompit seul le silence général ] ar cette réflexion : Edouard Va bien nommé.
On sait que nos rois avaient des fous en titre d'office. 11 paraît que c'était la Champagne qui fournissait la cour de France de ces philosophes pîaisans dont la charge est supprimée.
La ville de Tr oyes conserve une lettre où. Charles V > marquant aux maire et échevins la mort de son fou ,
( i36 ) leur ordonne de lui en envoyer un autre, suivant la coutume. On a observé avec raison que, sans doute, aucun de ces fous champenois n'a dit d'aussi bonnes vérités que leur compatriote Lafontaine.
Charles V fit élever un tombeau à un de ses fous dans l'église de Saint- Germain l'Auxerrois, à Paris; il en fit élever un pareil à un autre, dans l'église de Saint-Maurice de Senlis.
««Ce mausolée, dit Sauvai, consiste dans une tombe de pierre de liais, longue de huit pieds et demi sur quatre et demi de large. Au milieu est couchée, sur le côté, une figure en habit long, dont les pieds- sont d'albâtre de rapport , ainsi que le visage»
Pour coiffure, elle a une calotte terminée d'une houpe; on voit sur ses épaules un froc fait en capuchon; deux bourses sur son estomac et une marotte à sa main. Tout autour de ce
( »37 ) tombeau sont taillés, avec une délicatesse et une patience incroyables, quantité de petites figures dans des niches. On y lit cette épitaphe :
Ci gist Thévenin de Saint - Le gier, Fol du Roy notre Sire, qui trépassa le onzième juillet y Van de grâce i5y4i
Priez Dieu pour Vame de H.
On vit, pour la première fois , à ce banquet, des seigneurs revêtus d'habits de drap d'or servir à table et porter les plats, montés sur hauts destriers» C'était une imitation de ce qui se pratiquait au couronnement de l'empereur.
Pendant le repas, on représenta des Mystères d'une invention nouvelle, c'est-à-dire, ornés de quelques décorations extraordinaires; car ces sortes de représentations qui ont donné naissance à nos spectacles , étaient déjà connues. Au banquet que donna Charles Va l'empereur Charles IV,
dans la grand'salle du Palais , le jour des Rois 1^78, on donna pour entremets la Prise de Jérusalem par Godef roi de Bouillon. On appelait entremets des décorations qu'on faisait rouler dans la salle du festin, entre les différens services , et qui représentaient des villes, des châteaux et des jardins, avec des fontaines, d'où coulaient toutes sortes de liqueurs.
On vit paraître un vaisseau avec ses mâts, ses voiles, ses cordages; ses pavillons étaient aux armes de la ville de Jérusalem j sur le tillac , on distinguait Godefroi de Bouillon, accompagné de plusieurs chevaliers armés de toutes pièces. Le vaisseau s'avança au milieu de la salle , sans qu'on vit la machine qui le faisait mouvoir. Un moment après parut la ville de Jérusalem , avec ses tours couvertes de Sarrasins ; le vaisseau s'en approcha; les Chrétiens mirent pied à terre, et
( i39) montèrent à l'assaut. Les assièges firent une belle défense, plusieurs échelles furent renversées; mais enfin la ville fut prise.
La cour reprit le chemin de la capitale : mais on eut soin d'éviter de traverser les villes sur la route, pour se dérober aux murmures du peuple , indigné de la conduite des princes appelés par leur naissance au gouvernement de PEtat. Maître Olivier chevauchait tout près du roi, il semblait réfléchir profondément. Qu'astu , lui dit Charles VI ? Sire , répondit le fou, je réfléchis que votre cortège ressemble assez à une bande de larrons qui redoutent le grandpré vost.
Charles fit son entrée à Paris, le dimanche 1 1 de novembre. Deux mille hommes, vêtus de robes mipartie de verd et de blanc, le reçurent hors Feitceinte des murailles 5
( Mo )
toutes les rues étaient ornées de tapisseries; on avait dressé, en divers endroits, des échafTauds sur lesquels on représenta le Mister e de la Passion de N. S. au vif, selon qu'elle est figurée autour du chœur de N. D.de Paris, et la vie de monseigneur saint Jehan- Baptiste y par personnages.
Déjà, depuis deux ou trois ans, les confrères de la Passion avaient essayé les premières représentations de leurs mystères; la cour les avait vu jouer à St.-Maur et avait trouvé leur spectacle fort amusant. Telle fut l'origine du théâtre français.
Les clercs de la bazoche, juridiction instituée par Philippe -le -Bel, en )3o5, se distinguèrent à cette entrée; ils étaient divisés en douze bandes , commandées par autant de capitaines, ayant sous leurs ordres chacun un lieutenant et un enseigne Ces capitaines avaient à leur tête le roi de
la Bazoche; car leur chef portait ce titre, qui ne Fut abrogé que par Henri III. Ce chef était coiffé de la Itoque royale; près de lui marchaient Ile chancelier , portant la robe et le [bonnet; le grand référendaire et les (autres officiers de cette justice souveraine. On portait devant le roi les [sceaux et les armes de la Bazoche:
jces sceaux étaient d'argent ; les armes étaient trois écritoires d'argent en champ d'azur, timbrées de casque \et morioriy en signe de souveraineté.
Ce corps était accompagné d'un Itimbalier, de quatre trompettes, de trois hauts-bois, d'un basson et de Iplusieurs tambours. Ces instrumens donnèrent au passage de Charles VI les aubades et réveils accoutumez.
Les clercs de la Bazoche n'avaient encore inventé ni les Moralités , pièces dans lesquelles on personnifiait les vertus et les vices; ni les Farces , ou*
vrages satiriques , beaucoup plus piquans, mais qui dégénérèrent en personnalités offensantes : ils se bornaient alors à des cavalcades.
Après eux marchaient le roi des Merciers, le roi des Ribauds, le roi des Arbalétiers, suivis de leurs sujets, et précédés par le drapeau du corps.
Les chefs de diverses corporations portaient alors le titre de roi , auquel étaient attachés certains privilèges.
Parmi ceux du roi des ribauds, il en existait un bien singulier : les filles folles de leurs corps, quand elles suivaient la cour, étaient tenues, tant que4e mois de mai durait , de faire son lit Ces dames étaient réparties dans différentes rues désignées, où elles tenaient un clapier; il leur était défendu d'exercer leur commerce ailleurs, même chez elles ; car elles avaient une autre habitation. Elles
étaient forcées de se rendre an clapier à dix heures du matin et d'en sortir dès qu'on sonnait le couvre-feu, Éfest» à-dire, à six heures du soir en hiver et à huit en été. Tous les ans , elles faisaient une procession solernnelle le jour de la Madelaine.
Les réjouissances publiques du couronnement durèrent pendant trois jours; mais ces divertissemens cachaient , sans la guérir , l'horrible plaie de l'Etat.
Ce sont de beaux fruits, disait maître Olivier; mais ces fruits sont piqués au cœur.