CHAPITRE X
Présages funestes.
KJdon de Ghampdivers, prisonniei des Anglais, apprit en même terfts, ei ia mort d'ujïe épouse adorée , et celle d'un monarque qui l'honorait de se confiance et de ses bontés; il fut pénétré de la plus vive douleur. Le changement total que le nouveau règne avait apporté dans les affaires de l'Etat était connu , même des étrangers. On savait que les fonds économisés par le feu rpi avaient étc dissipés ; que les troupes étaient mal payées, et qu'on avait augmenté les subsides. Odon vit qu'il n'avait d'autre parti à prendre, pour recouvre*
sa liberté , que de Tacheter à ses propres dépens ; et , comme son opulence était connue, il fut forcé de payer une somme assez considérable pour sa rançon.
Arrivé à Paris, il se transporta surle-champ à Thôtel d'Artois , depuis l'hôtel de Bourgogne , situé sur le terrein dû s'élevèrent par la suite les rue*s Comtesse d'Artois et Mauconseil , cette dernière ainsi nommée (mauvais conseil) de l'horrible projet formé de faire assassiner Louis duc cPOrléans, frère du roi, projet qui reçut son exécution dans la nuit du q5 au 24 f^e novembre 1407*
On sait que cet hôtel abandonné après la mort de Charles le hardi, dernier duc de Bourgogne, tué au siège de Nanci , le 5 de janvier 1^77 9 devint la propriété des Confrères de la Passion, qui y firent élever un théâtre ; qu'à ces confrères succéda la, Tome L 7
troupe rcvyale, dire de VHotel de Bourgogne; que la troupe royale fut remplacée par la Comédie italienne; et qu'enfin les Italiens s'étant fixés sur l'ancien emplacement de l'hôtel de Choiseuî, on a bâti sur le terrein la Halle aux cuirs.
Odon, à son arrivée, ne trouva personne à l'hôtel d'Artois. Marguerite de Flandres était absente ainsi que Philippe de Bourgogne et Jean leur fils, depuissurnommé Sans peur, alors âgé de neuf à dix ans. Mais Odon apprit à l'hôtel les détails de 6on malheur, et la circonstance qui avait placé Odette chez une nourrice du pays chartrain.
Il se remit en route sur le champ, arriva chez Yolande et baigna de ses larmes un enfant qui lui rappelait une mère qu'il avait adorée. 11 apprit d'Yolande ce qui s'était passé au château des Tourelles, et prit la résolu-
( l47 ) tion de rendre visite à ses paisibles habitans, ainsi qu'au vieil ermite.
La rencontre qu'il fit d'un des principaux officiers d'Olivier de Oisson , apporta obstacle à ce projet.
Ciisson avait reçu le 28 de novembre l'épée de connétable qu'avait illustrée Duguesclin. Le jour même de la mort de Charles V, les Anglais, commandés par le comte de Buckingham avaient passé la Sartre ; et , après avoir traversé la Picardie, la Champagne, leGâtinais, laBeauce,le Vendômois et le Maine , ils se rendirent en Bretagne, où les avait appelés le duc, et firent le siège de Nantes. Clisson , qui connaissait les services qu'Odon de Champdivers avait rendusàCharlesV, et qui savait qu'il était libre, désirait de l'appeler auprès de sa personne.
Ce connétable avait des intelligences en Bretagne; il parvint à forcer le duc à faire la paix avec la France, et
(43i) les Anglais repassèrent la iner. Sous le prétexte d'exercer son commerce de chevaux , Odon fut infiniment utile à Olivier de CHsson pour faire réussir ses projetô.
Ii se vit bientôt engagé de nouveau par les ordres de Philippe-le-Hardi, qui, maître du conseil, y fit résoudre la guerre avec les Flamands, qui s'étaient révoltés contre le comte de Flandres, dont il avait épousé la fille et l'unique héritière.
Jusques-là Charles VI n'avait pris atieune part à tout ce qui se passait. On ne nourrissait pas le jeune roi, dit Mézerai , selon les bonnes instructions de son père, mais selon les inclinations de son âge et de son naturel bouillant et léger, à la chasse , à la danse , et à courir de çà et de là. Un jour qu'il chassait dans la forêt de Senhs, il fut lancé un grand cerf, qu'il ne voulut pas faire prendre par
(149) ses chiens , mais dans les toiles : on lui trouva au col un colli» r de cuivre doré avec une inscription latine qui marquait que César le 1 ui avait donné :
Hoc me Cœsar donavit»
Ces mots frappèrent le jjeune roi, qui rêva la nuit qu'il était porté dans les airs par un cerf a;y an t des ailes; ce qui le détermina à prendre deux cerfsvolans pour support des armes de France.
11 voulut cependant sortir de cette inaction; et quoiqu'il n'eût point encore atteint l'âge de quatorze ans , il fit la campagne de Flandres, et se trouva à la mémorable bataille de Rosebeque, donnée le 17 de novembre i38s, et dans laquelle vingt mille Flamands périrent.
Le jeune roi avait cependant, quelque temsauparavant, donné un grand exemple de fermeté. On avait été
( i5o ) forcé , pour appaiser une sédition qui s'était élevée à Paris, d'abolir les impôts; et cette mesure impolitique, triste résultat de la faiblesse du gouvernement, avait été confirmée par les états-généraux. On essaya, quelque tems après, de les rétablir] les Parisiens s'y opposèrent : ils prirent les armes, tendirent des chaînes dans )es rues, et créèrent des officiers, auxquels ils commirent la garde des portes.
Plusieurs villes suivirent cet exemple; la populace de Rouen créa un roi : c'était un marchand mercier, qu'à cause de sa taille on avait nommé le Gros, Ce nouveau monarque fut mené en triomphe sur un char ; on lui dressa un trône; on lui présenta requête pour l'abolition des impôts. Les receveurs furent massacrés, et leurs maisons livrées au pillage.
La Cour résolut de faire un exem«?
e, et se rendit à Rouen : on eu fit abattre les portes, et le jeune roi y entra par la brèche. On enleva la cloche, au son de laquelle le peuple s'était assemblé. Les bourgeois furent désarmés, les chefs de la révolte exécutés, et les impôts rétablis.
Mais tandis qu'à Rouen l'on faisait?
justice des rebelles, Paris donnait un nouvel exemple de révolte. Le duo d'Anjou dont l'avidité avait obtenu une concession sxir les aides, et qui, par conséquent , non par raison d'état , mais par la soif de l'or, était intéressé au renouvellement des subsides, fit proclamer à huis-clos au Châtelet un nouveau bail des aides. Le lendemain, les receveurs se rendirent aux halles.
Le premier qui s'adressa à une marchande de cresson , nommée Peroette la Mor 'elle , fut mis en pièces. Ce fut le signal du massacre, La populace
( >5* ) se souleva, s'arma de fourches, de bâtons et de maillets de plomb déposés à l'hôtel-de-ville, et fit maànbasse sur les fermiers et sur les receveurs, qu'elle égorgea sans pitié. Ce sont ces maillets de plomb qui firent donner à cette journée le nom de 5edition des Maillotins. L'asile des églises ne fut pas même respecté par ces furieux. L'un des receveurs, qui s'était réfugié dans celle de Saint- Jacques- î Hôpital ,fut arraché de Tautel qu'il tenait embrassé, et massacré sur les marches du temple. Paris offrit le spectacle d'une ville prise d'assaut, où l'on ne respirait que le vol, le pillage, l'incendie, le meurtre et la destruction.
Quoiqu'Odon de Champdivers ne fît point partie des proscrits, il n'en fut pas moins confondu dans la foule.
Il était riche, par conséquent il avait d^s envieux , des ennemis : il fut
( '53) grièvement blessé et laissé au rang des morts. Reconnu par un des gens du duc de Bourgogne , il fut promptement secouru et transporté en sa demeure ; mais il se passa six mois avant qu'il fût parfaitement guéri.
La Cour apprit ces nouvelles désastreuses à Rouen, où elle était encore. Le roi se rapprocha de Paris, dans l'intention de punir les rebelles j mais ils étaient en force et disposés à se défendre. Charles VI, dans ce moment de crise, crut devoir préférer clémence à justice; il accorda, de nouveau, la suppression des impots et une amnistie générale , dont furent seuls exceptés les auteurs de la révolte et ceux qui avaient forcé les prisons. Plusieurs de ces chefs furent arrêtés, et le prévôt de Paris voulut les envoyer au supplice J la populace s'y opposa ouvertement; et le roi se vit forcé de faire suspendre les exé-
eut ions : on y suppléa par le moyen en usage dans ce siècle, et qui consistait à faire coudre les criminels dans un sac lié avec une corde par le haut i on les précipitait ordinairement sous le Pont-au-change, ou hors de la ville, au-dessus des Célestins, devant la tour de Billy.
De là est venue l'expression proverbiale: gens de sac et de corde, pour désigner des scélérats.
Ces mouvemens séditieux , cette impuissance de les réprimer annonçaient les malheurs qui devaient éclater sur îa France, Ce sont des éclairs précurseurs de l'orage , disait maître Olivier, et le vent est à la tempête.
Cette tempête fut préparée de loin par le mariage de Charles VI avec Isabeau , fille d'Etienne II, duc de Bavière; et ce fut encore aux oncles du roi quePon dut cette union fatale. Ce iut par leurs soins qulsabeau fut con-
( >55) duite en France, et que, sous prétexte d'un pèlerinage à Saint-Jean d'Amiens , elle se rendit dans cette ville, où se trouvait le monarque.
Charles n'avait encore que dix-sept ans : on ne manqua pas de lui exagérer le mérite et les charmes d'isabeau, et il brûlait d'impatience de la voir; on la lui fit désirer pendant quelque tems. et ce tems fut employé à instruire cette princesse , et à rendre l'effet de ses charmes d'autant plus* sûr par les apprêts et la magnificence de la parure.
Isabeau fut enfin présentée au monarque. Elle s'agenouilla tout bas devant lui > ditFroissard, c'est-à dire à deux genoux. Le roi lui donna la main et ia releva aussitôt; il la regarda avec vivacité et une sorte de transport, qui fit dire au connétable Clisson ;
Far mafoy! cette Dame nous de-
meurera : le roi n'en peut oster ses yeux.
Il ne se trompait pas. Quelqu'un demanda à ce prince , par ordre du duc de Bourgogne , ce qu'il pensait de la princesse et si les Fiançais l'auraient pour reine?
Oui, répondit vivement le roi, car elle me plaît beaucoup; et dites à mon oncle de Bourgogne quHl termine promptement la chose.
Le mariage fut célébré à Amiens , îe 1 7 de juillet i 585 Q , et cette union excita une allégresse universelle : on ne'prévoyait pas tous les maux dont elle devait être la source ; on ne pré-
(*) Froissard , à l'occasion de ce mariage , rapporte, que la fiancée d'un roi de France, quelque dame ou fille de haut seigneur qu'elle tsoit , doit es-tre regardée et avisée toute nue par les dames, pour savoir si elle est propre et formée pour porter eniaot
voyait pas que cette jeune princesse oublierait un jour, et la pudeur de son sexe, et ses devoirs de reine, d'épouse et de mère; qu'elle souillerait le lit nuptial; qu'elle foulerait aux pieds les droits les plus sacrés de la nature, et qu'elle mettrait sur la tête de l'anglais, au préjudice de son fils , la plus belle couronne de l'univers.