CHAPITRE XI
Expiation.
iE nouveau règne n'avait apporté aucun changement dans la situation de Wilfrid; il habitait toujours le château des Tourelles , et ses gages lui étaient exactement payés. 11 visitait de tems en teins le vénérable ermite, qui l'accueillait toujours avec la plus vive affection^ et il n'oubliait dans ses promenades , ni la bonne nourrice , ni la petite Odette qu'il aimait beaucoup.
Le genre de \ie pénible quemenait frère Hiérôme, la frugalité qui présidait à ses repas, n'avaient en aucune manière altéré sa constitution : âgé
de plus de quatre-vingts ans, il paraissait en avoir, au plus, soixante.
On sait qu'il avait promis à son fils de lui rendre compte de ses aventures, depuis qu'il avait quitté Luzignan, et des motifs qui l'avaient déterminé à s'ensevelir dans la solitude.
A la première visite que lui rendit Wilfrid , il s'acquitta de sa parole en ces termes :
«« La mort d'une épouse que j'adorais, et le parti que tu pris, mon cher fils, d'embrasser la profession des armes, m'ayant rendu insupportable le séjour de Lusignan, j'en partis, entraîné par le goût des voyages, après avoir converti ma petite fortune en espèces et avoir pris toutes les précautions nécessaires pour la mettre à couvert.
Je ne te conduirai point pas à pas dans tous les endroits où je m'arrêtai; je me bornerai à te retracer ce que je
( iGo ) vis d'intéressant dans les différentes contrées que je parcourus.
Je me rendis d'abord en Italie, et j'arrivai à Rome à l'époque de ce fameux Jubilé institué par Clé- i ment VI , où l'on compta j usqu'à deux cent mille pèlerins. Les pèlerinages soutenaient seuls alors cette ville célèbre, autrefois la Capitale des Nations. Le séjour des papes à Avignon $ les troubles de l'Italie; le transport de ses manufactures à Gênes, à Pise, à Venise, à Florence, faisait perdre chaque jour à Rome , quelque chose de son ancienne splendeur. Ce fameux Rienzi, plus connu sous le -nom de Cola y régnait dans Rome sous la qualification modeste de Tribun ; mais il prenait les titres fastueux de sévère et clément Libérateur de Rome,zéla~ leur de V Italie , amateur de V univers. On trouvait dans cet homme étonnant Ù2i mélange bisarre de vices et de
vertus : c'étaient les deux extrêmes.
Jamais souverain ne montra plus d'équité ; il fut le fléau des scélérats , et se montra inflexible à l'égard des crimes qui intéressaient la sûreté publique : mais bientôt il s'oublia dans le haut rang où la fortune l'avait placé, et ne tarda point à être victime de ses cruautés. Il commença comme
les Gracques , il finit comme eux.
J'eus le bonheur de voir à Milan le cha tre de Vaucluse , l'amant de Lanre, et de m 'entretenir avec lui.
Rome, quatorze ans auparavant, avait décerné à Pétrarque la couronne poétique , et cette cérémonie rappelait les fêtes de la Grèce. Laure fut enlevée à son amour, et Pétrarque se fixa à Milan où l'avaient appelé les Visconti, Ce grand liomme était chauve alors, accident qui remontait à l'époque de son couronnement à Rome : l'usage était dans ces sortes de cérémonies
( 16a ) de répandre des parfums sur le récipiendaire ; une femme imprudente versa sur la tête de Pétrarque une bouteille d'eau forte.
D'Italie je repassai en France, et j'assistai à Toulouse, en i556,à la première cérémonie des Jeux floraux, qui eut lieu à l'hôtel-de-ville. Cette institution comptait déjà trente- deux ans d'existence, sous le nom de la gaie Société des sept Trobadors ; et l'assemblée avait eu lieu jusque-là dans un jardin des faubourgs ; mais ces faubourgs ayant été détruits par les anglais , les Capitouls la transférèrent à l'hôtel-de-ville.
Cette année funeste fut celle de la bataille de Poitiers et de la captivité du roi Jean. 11 me fut impossible de me procurer aucunes lumières sur ton sort , et je ne doutai pas que tu ne fusses resté au rang des morts dans cette journée désastreuse. J'allai pro-
mener mes chagrins et mon ennui dans la Bretagne, et je fus témoin de l'installation de l'évêque de Quimper.
11 est d'usage que ce jour-là le prélat aille coucher au prieuré de Locmaria, qui est un monastère de religieuses; la prieure se trouva à son arrivée, prit son manteau, ses gants, son bonnet, et lui fit préparer un lit. 11 est encore d'usage que la prieure s'empare de la bourse de l'évêque 3 sans doute pour lui rappeler la pauvreté des premiers apôtres. Chaque pays, chaque usage.
J'eus également occasion d'assister à l'entrée de l'évêquede Nantes j j'avais eu le bonheur de rendre un service essentiel à ce prélat, qui prétendit m'attacher auprès de sa personne; mais mon goût pour les voyages l'emporta. Je l'accompagnai néanmoins à Nantes. Arrivés à l'Aumônerie de Notre-Dame, qui se trouve hors des murs de la ville, nous y trouvâmes
quatre hauts barons qui prirent l'évêque sur leurs épaules, le portèrent ainsi dans la ville, et le déposèrent dans le chœur de la cathédrale. Ce privilège de se faire ainsi porter par les seigneurs les plus qualifiés, est exigé avec rigueur, et recevrait son exécution , quand même l'un des quatre barons serait duc souverain de la Bretagne.
En revanche, l'évêque, après l'oflfice, donna un dîner splendide à ses porteurs, et le baron de Rail, l'un d'eux , toujours suivant l'usage, s'empara des touaiîles,nappeset serviettes qui avaient servi au repas, ainsi que du destrier du révérend père en Dieu.
Je fis connaissance avec un marchand, qui voulant profiter de la suspension des hostilités, se proposait de se rendre à Londres pour les affaires de son négoce. Je saisis cette
( '«) occasion de voir la Capitale de l'Angleterre que je ne connaissais pas, et je passai la mer avec ce marchand.
J'admirai cette ville célèbre, à laquelle Edouard 111 venait d'accorder les privilèges les plus honorables. 11 avait donné à son premier magistrat le titre de Lord Maire , et lui avait attribué le droit exclusif de faire porter devant lui des masses d'or et d'argent.
Je ne fis point un long séjour k Londres. Tu sais , mon cher fils , qu'à cette époque, une peste cruelle ravagea cette ville, et fit périr cent mille habitans. J'ignorais que tu fusses aussi près de moi ; et si je l'avais su, j'aurais éprouvé pour toi les plug vives inquiétudes. Tu dois le rappeler que la dépopulation fit tomber à un prix si bas les denrées^ qu'on ne vendait le bœuf le plus gros que quatre sols sterling, un©
vache un sol , une génisse ou une jument six deniers, une brebis trois, un agneau deux, un porc cinq et un beau cheval six sols huit deniers.
J'allai de là à Cambridge, où la peste n'exerçait point ses ravages , mai» où je devais trouver une source de chagrins. J'appris que dans un couvent de moines, il se trouvait une collection précieuse d'anciens manuscrits; je me présentai au bibliothécaire, et le priai de vouloir bien me permettre de faire lecture de quelques-uns. Ce moine n'avait de bibliothécaire que le nom; il était de l'ignorance la plus crasse, et les ma nuscrits confondus sans ordre , dormaient dans la poussière, où ils servaient de pâture aux vers. 11 accueillit ma demande, et je m'armai de courage. Je parvins à en débrouiller quelques-uns ; et le révérend père Oswald ayant vanté nies talens eu
( i67 ) cette partie à sa communauté , je reçus une invitation de la part des moines de m'occuper de mettre tous ces livres en ordre, sous la condition que je serais hébergé, bien traité, bien pavé Ce travail me plaisait ; je commençais à être las d'être errant :
j'acceptai.
J'avais cru jusqu'alors que ces pieux asiles étaient le séjour de la paix, de la continence, de la concorde et de la piété : je n'eus pas passé quinze jours dans ce couvent , que je fus détrompé. Un jeune moine fixait particulièrement mon attention; il était d'une des familles les plus distinguées du royaume, et n'avait prononcé ses vœux que depuis très- peu de tems. La plus profonde mélancolie régnait sur son visage ; on s'apercevait facilement qu'il était en proie au plus violent chagrin. Ce religieux m'inspirait le plus vif intérêt j
mes regards le lui disaient sans doute car je le voyais souvent prêt à me confier ses chagrins et à déposer ses secrets dans mon sein. Tout-à coup il parut totalement changé, et la sérénité prit la place de cette sombre mélancolie : une joie secrète éclatait même dans ses yeux. Je lui en fis compliment j et ce fut alors qu'après m'avoir demandé le plus profond secret sur ce qu'il avait à me confier, il m'apprit qu'étant le plus jeune de quatre frères, il avait été destiné dès sa naissance à prendre l'habit monas»
tique, et que le premier qu'il avait porté dans son enfance, était un frac de bénédictin, 11 ne le porta cependant que jusqu'à l'âge de quinze ans; mais alors on le livra à un moitié qui s'empara de lui, promit de lui inspirer une vocation telle qu'on le désirait, lui vanta les charmes du cloître, lui fit un tableau effrayant des
dangers qui le menaçaient dans le monde, et l'endoctrina si bien , qu'enfin il demanda lui-même à son père la faveur de pouvoir prendre l'habit de saint-Benoit; ce qui ne lui fut accordé, en apparence, qn'avec beaucoup de peine. Une affaire importante ayant appelé le père d'Adelsian dans la capitale , l'entrée de ce jeune homme dans le monastère fut différée; mais sa mère reçut les ordres les plus formels de ne lui permettre d'autre compagnie que celle du père Offa,son directeur, et d'autre promenade que celle du couvent.
Ces ordres ne furent point exécutés à la rigueur. Adelstan était le bien-aimé de Frédérune sa mère ; elle voyait avec peine qu'on voulût Teicapuchonner Adelstan eut ses coudées franches; le monde ne lui parut point aussi affreux qu'il se l'était figuré d'après les sermons du